AMÉRIQUE - Amérique espagnole

AMÉRIQUE - Amérique espagnole
AMÉRIQUE - Amérique espagnole

C’est une expression relativement récente que celle d’«Amérique espagnole» pour désigner les domaines de la couronne de Castille dans le Nouveau Monde. Les Espagnols eux-mêmes n’ont longtemps parlé, officiellement, que des «Indes, îles et terres fermes de la mer Océane» (Indias , islas y tierra firme del mar Oceano ), plus simplement des «Indes occidentales», ou des «Indes» tout court.

Il ne s’agit pas là d’une simple curiosité de vocabulaire. Les Indes ne constituent pas une colonie de l’Espagne mais un ensemble de «nouveaux royaumes», égaux en principe aux royaumes péninsulaires. Le même souverain est roi des Indes, comme il est roi des Espagnes (rex Hispaniarum , rex Indiarum ) et les habitants des Indes sont ses libres «vassaux» (vasallos de los reinos de las Indias ). L’empire pluraliste des Habsbourg d’Espagne n’est pas fondé sur l’inégalité du «pacte colonial».

L’usage de plus en plus fréquent des termes «Amérique» et «américain» à partir du milieu du XVIIIe siècle coïncide avec un changement de perspectives. Pour l’administration de plus en plus centraliste des Bourbons d’Espagne, influencée sans doute par les conceptions anglaises et françaises, l’Amérique devient avant tout une colonie dont les intérêts sont subordonnés à ceux de la métropole. Pour les Blancs nés aux Indes, ou créoles (criollos ), proclamer leur qualité d’Américains – ainsi dans un texte célèbre de 1775: Defensa de los Americanos – c’est affirmer leur appartenance à une communauté radicalement différente de la société espagnole.

Le caractère le plus original de la colonisation espagnole du Nouveau Monde est sans doute sa durée et son action en profondeur. L’histoire des Indes occidentales commence avec le deuxième voyage de Christophe Colomb, car le premier serait resté un exploit maritime sans conséquence, ou une simple aventure commerciale, si la politique de l’État castillan et, plus encore, l’action collective de la nation n’avaient abouti à fonder, dans le sillage du découvreur, de nouvelles Espagnes au-delà des mers. Le voyage des trois caravelles de 1492 est un coup d’audace servi par un hasard heureux. Avec l’expédition qui lève l’ancre le 25 septembre 1493 – quinze cents hommes, sur dix-sept navires qui emportent aussi des chevaux, des semences, des plants, des outils, tout l’héritage en somme de l’Ancien Monde – commence vraiment la colonisation de terres dont on ignore encore qu’elles sont, non pas les rivages orientaux de l’Asie, mais bien le seuil d’un nouveau continent, que la bulle pontificale Inter caetera (1493) puis le traité de Tordesillas avec le Portugal (1494) réservaient désormais à l’expansion castillane. C’est l’entreprise la plus grandiose et la plus originale qu’un peuple d’Occident ait jamais menée outre-mer; celle aussi qui a laissé le plus durable héritage.

En tant que structure politique et mouvement de colonisation, l’Amérique espagnole aura duré plus de trois siècles. L’empire espagnol d’Amérique a résisté aux assauts renouvelés des puissances maritimes, qui n’ont jamais réussi à l’entamer sérieusement. À la fin du XVIIIe siècle, il n’a pas encore épuisé sa force d’expansion. Pour éliminer du continent américain la puissance politique espagnole, il ne faut pas moins de quinze années de guerres civiles, à la faveur des conflits suscités par la Révolution française et l’Empire napoléonien. Le 24 août 1821 – trois cents ans après la capitulation de Tenochtitlan, à quelques jours près – les traités de Córdoba reconnaissent en fait l’indépendance du Mexique, tandis que l’Amérique centrale proclame la sienne en septembre. Le 9 décembre 1824, la défaite de l’armée espagnole à Ayacucho donne aux insurgés d’Amérique du Sud la maîtrise du Pérou, dernier réduit royaliste. Le maintien de la domination espagnole, jusqu’en 1898, sur Cuba, Porto Rico et les Philippines n’est plus guère qu’une survivance.

Mais si l’Amérique espagnole est devenue indépendante, au prix d’ailleurs de son unité politique, elle reste fidèle à la civilisation hispanique. C’est à l’Espagne que les dix-huit nations issues du démembrement des Indes doivent, pour l’essentiel, leur langage, leur foi catholique, leurs traditions juridiques et leurs attitudes fondamentales devant la vie.

1. De la découverte à l’empire

L’expérience antillaise

Les Antilles, découvertes les premières, ont été, tout naturellement, le terrain d’essai de l’action castillane.

Colomb ne s’intéressait pas à une colonisation de peuplement. Pour lui, l’essentiel était de tirer parti des immenses privilèges que lui reconnaissaient les capitulations de Santa Fe et de profiter du monopole qu’il partageait avec les Rois Catholiques, ses associés dans l’entreprise, pour installer dans les terres nouvelles des factoreries commerciales, à l’exemple des Génois au Levant et des Portugais en Afrique. C’est ainsi qu’il fonde, en 1494, dans l’île Española (Haïti), un établissement permanent, forteresse et comptoir de traite plutôt que ville: la Isabela. La ville de Saint-Domingue est fondée en 1496, afin de mieux exploiter les gisements d’or du sud de l’île. Quant aux Espagnols que les navires de Colomb avaient transportés aux Indes, ils ne devaient être que ses employés salariés, chargés de recueillir pour son compte l’or et, à défaut d’épices, le coton, que l’on se procurait, aux dépens des Indiens, par la pratique du troc (rescate ) et, bientôt, par l’imposition d’un tribut. Lorsque ces richesses paraissent insuffisantes, on n’hésite pas à embarquer pour l’Espagne, pendant quelques années, des cargaisons d’indigènes réduits en esclavage, jusqu’au jour où les scrupules de conscience d’Isabelle la Catholique mettent fin à ce trafic.

À vrai dire, le système d’exploitation imaginé par Colomb a très vite abouti à un échec: sans doute, et d’abord, parce qu’il surestimait très largement les capacités de production et d’échange des populations indigènes que le contact avec les Européens conduisait à une décadence démographique rapide. Mais la raison profonde de l’insuccès est dans l’attitude des premiers immigrants espagnols. Héritiers d’une longue tradition de colonisation de peuplement, ils sont venus aux Indes pour y trouver richesse et honneur, comme leurs ancêtres dans la Reconquête péninsulaire, pour y vivre «noblement» en libres vassaux du roi de Castille: ils se soucient peu de végéter en travaillant au bénéfice de Colomb. De là les violents conflits qui opposent, à l’amiral et à sa famille, les Espagnols qui veulent coloniser, par eux-mêmes et pour eux-mêmes, et rechercher l’or à leur seul profit: la crise culmine en 1497 avec la rébellion de Francisco Roldan. Les prétentions des révoltés trouvent le soutien des Rois Catholiques qui, soucieux de limiter par tous les moyens les prérogatives de Colomb, mettent fin au monopole du découvreur et liquident définitivement, en 1499, l’entreprise des factoreries.

À partir de 1502, avec la grande expédition de Nicolas de Ovando, la Couronne s’engage résolument dans une politique de colonisation et de peuplement (población ), plus conforme à la tradition constante de ses sujets castillans. L’occupation déborde la Española, s’étend à Porto Rico (1508), à Cuba et à la Jamaïque (1511). Dès 1509 ont lieu les premières tentatives d’établissement sur le continent; Balboa découvre la mer du Sud en 1513 et Pedrarias Dávila établit en 1514 le gouvernement de Castilla del Oro .

Les traits essentiels de l’expansion espagnole en Amérique sont alors dessinés dans leurs grandes lignes. Les colons (pobladores ) se voient reconnaître les droits dont ne cesseront pas de jouir les habitants des Indes: celui de fonder des villes qui bénéficient des franchises municipales traditionnelles en Castille; de posséder des terres et des troupeaux; d’exploiter des mines contre versement au roi du quint des métaux extraits. Plus important peut-être encore pour l’avenir de la présence espagnole en Amérique, le droit d’entreprendre à leurs frais – avec licence de la Couronne (capitulaciones ) qui, si elle ne participe pas aux dépenses, se réserve une bonne part des profits – des expéditions de découverte. La colonisation du continent sera ainsi, pour l’essentiel, le fruit d’initiatives particulières.

Mais la monarchie castillane, en même temps qu’elle reconnaît aux colons ces franchises fondamentales, renforce son contrôle administratif sur les Indes. En Espagne même, les Rois Catholiques confient à Juan Rodriguez de Fonseca et à Lope de Conchillos la supervision de l’administration des Indes. Ils créent en 1503 la Casa de Contratación qui organise et surveille, depuis Séville, l’ensemble du commerce avec l’Amérique.

À l’échelon local, un gouverneur est en principe dépositaire de tous les pouvoirs: il les exerce personnellement dans les domaines politique et militaire; mais l’autorité judiciaire est bientôt confiée à un tribunal ou audience (audiencia ): la première s’installe à Saint-Domingue en 1511. Les finances dépendent des trois officiers royaux (oficiales reales: factor, tesorero, contador ), chargés de percevoir les impôts et d’administrer les monopoles de la Couronne: ainsi celui du bois de teinture ou palo brasil .

L’initiative privée relance, au moins pour quelques années, jusqu’en 1515-1517, la production de l’or. En même temps, on crée les premières plantations de canne à sucre et les premiers moulins (ingenios ). Mais le problème crucial est celui de la main-d’œuvre, car les colons entendent bien ne pas travailler de leurs mains les terres et les mines. Étrangers aux conceptions européennes du travail, les Indiens, par ailleurs pressurés et exploités, fuient les entreprises espagnoles. Le gouverneur organise bientôt le travail forcé en concédant aux colons les services d’un certain nombre d’indigènes: le système des repartimientos qui aboutit en pratique à une sorte de servage des Indiens dans le cadre médiéval de l’encomienda castillane et donne lieu à toutes sortes d’abus. L’encomienda , c’est-à-dire le droit à la main-d’œuvre indienne, devient la mesure de la richesse aux Indes.

La conséquence la plus tragique en est la décadence catastrophique de la population indigène, exploitée sans le moindre ménagement et frappée, en outre, par les épidémies que lui vaut la rupture de son isolat. Il y avait peut-être un demi-million d’habitants à la Española en 1492: il n’en reste que 30 000 en 1514. La pénurie de main-d’œuvre entraîne le recours aux esclaves: on lance des razzias vers les Lucayes et contre les Caraïbes insoumis, on importe à prix d’or des nègres. La camarilla corrompue qui entourait Fonseca, lui-même complice et bénéficiaire de tous les excès commis aux Indes, n’avait ni la volonté ni les moyens de réformer le système et ses abus. À la limite, la disparition des indigènes était la ruine de la colonisation des îles. Vers 1520, il ne reste plus aux colons que la fuite en avant: en d’autres termes, la conquête des richesses entrevues du continent.

Mais c’est aussi aux Antilles que commence la lutte pour la justice, dans la colonisation des Indes. Devant les traitements infligés aux Indiens, les religieux des îles réagissent en chrétiens. Le sermon du dominicain Antonio de Montesinos, en décembre 1511, est la source de l’évolution spirituelle de Las Casas. L’écho de ces protestations devait atteindre l’Espagne et obtenir, avec les lois de Burgos (1512-1513), la promulgation d’un premier code pour la protection légale des Indiens. En 1515, Bartolomé de Las Casas met en branle la campagne qu’il mènera sans défaillance, un demi-siècle durant, pour la défense des indigènes. Son action auprès du cardinal Cisneros, régent depuis 1516, suscite l’élaboration d’un plan de réformes. Si la mission des Hiéronymites à la Española tourne assez vite court, le plan d’évangélisation pacifique de Cisneros devait inspirer toute l’action missionnaire en Amérique et demeure un des titres de gloire de l’Espagne.

Vers 1519-1520, la période des essais est révolue. La création prochaine du Conseil des Indes complète la structure administrative. L’expérience de peuplement des îles va commander la politique de colonisation du continent où s’ouvre l’ère des conquistadores .

L’ère des conquistadores

Les tentatives de mise en valeur des Antilles ne freinent nullement les nouveaux voyages de découverte. On sait que Colomb poursuit obstinément sa conquête du Cathay, jusqu’en 1504, à travers la Méditerranée américaine, entre le Honduras et les bouches de l’Orénoque. De 1498 à 1520, plusieurs expéditions maritimes parcourent l’Atlantique central et méridional (Ójeda, Bastidas, Vespucci, Yáñez Pinzón, Solis). Leurs résultats commerciaux n’ont pas répondu aux espoirs des armateurs et marchands-banquiers de Séville – et, parmi eux, des Italiens – qui les avaient financées: elles ne trouvent ni épices ni passage vers l’ouest; mais elles aboutissent à reconnaître les côtes septentrionales et orientales de l’Amérique du Sud, ainsi que le littoral de la Floride (Ponce de León, 1512; Álvarez de Pineda, 1519). Le voyage de Magellan est en quelque sorte leur couronnement et aussi leur conclusion: les îles à épices sont à peine atteintes par la route de l’Ouest, que Charles Quint, par le traité de Saragosse (1529), cède au Portugal ses droits sur les Moluques.

La poussée espagnole se concentre, à partir de 1519, sur la conquête du continent. Les voyages de rescate , partis à la recherche d’or, de perles et d’esclaves, permettent de deviner, dès 1517, depuis Cuba, la grandeur et les richesses de l’Empire aztèque; et, depuis Panamá, vers 1522, celles du Tahuantin Suyu, l’empire des Incas.

En une vingtaine d’années à peine (1520-1540), les conquérants gagnent à Charles Quint des empires immenses peuplés de millions d’Indiens, «plus de royaumes qu’il n’avait jusqu’alors de provinces». Les premières expéditions de conquête ne diffèrent guère, en leur principe, des voyages de rescate . Quelque capitaine plus ou moins expérimenté – Pizarro est un vétéran des campagnes (entradas ) de l’Isthme, mais Cortés en est à son coup d’essai – conclut un contrat avec un riche personnage, marchand sévillan ou haut fonctionnaire des Indes, qui fournit l’essentiel des capitaux nécessaires à l’achat des navires, des armes, des vivres et de la pacotille. Lui-même, ou son mandant, est titulaire d’une licence de la Couronne, assortie d’un monopole géographique et de promesses de privilèges: il en fut ainsi pour Pizarro, et pour le promoteur de l’expédition de Cortés, Diego Velázquez, gouverneur de Cuba. Il ne lui reste plus qu’à recruter une troupe d’aventuriers, cinq ou six cents tout au plus, bien moins le plus souvent, qui n’ont guère à mettre dans l’entreprise que leurs armes, parfois leur cheval, et leur courage. Le butin, une fois prélevé le quint royal, sera réparti au prorata des apports de chacun, si, du moins, le contrat est respecté, ce qui n’est pas toujours le cas. Entre Pizarro et ses associés, le partage des dépouilles de l’Inca provoque un déchaînement de haines inexplicables; et Cortés, à peine débarqué sur les plages de Zempoala, s’émancipe de Diego Velázquez par un tour de passe-passe juridique.

Les résultats politiques et économiques de la conquête sont, évidemment, sans commune mesure avec les faibles moyens mis en œuvre. Cortés soumet l’Anahuac en une campagne de deux années (1519-1521). De cette position centrale, les Espagnols poussent, à la recherche des gisements aurifères, vers le Pacifique (Zacatula, Colima, Tututepec, 1522-1523), et vers l’Amérique centrale (Guatemala, Honduras, 1524), jusqu’à rejoindre les expéditions qui, de Panama, s’aventurent vers le Nicaragua. À partir de 1529 joue l’attrait des mirages du Nord-Ouest: à la conquête de la Nouvelle-Galice (1530-1531) succède la recherche des sept cités de Cibola et de Quivira, qui entraîne Coronado jusqu’au cœur des prairies du Kansas et du Nebraska (1540-1542).

L’occupation de la Terre-Ferme (Tierra Firme , le littoral septentrional de l’Amérique du Sud) part des établissements antillais (Cumana, 1520; Santa Marta, 1525). Les Welser financent l’exploitation du Venezuela (1529), tandis que Jiménez de Quesada pénètre sur les hauts plateaux de la Nouvelle-Grenade (1536-1538) et fonde Bogotá (1538).

Panamá, fondée par Pedrarias Dávila en 1519, est la base de départ de la conquête du Pérou, que Francisco Pizarro, après plusieurs reconnaissances préliminaires, mène à bien de 1530 à 1534. Du cœur de l’empire des Incas, les conquérants gagnent le haut Pérou (Charcas, Potosí, 1538-1545), la haute Amazonie, s’attaquent à la difficile conquête du Chili (Almagro en 1535-1537; Valdivia de 1540 à 1553), et dépassent le versant oriental des Andes (Tucumán, 1549). Vers le nord, en suivant l’axe des grandes chaînes, ils atteignent par Quito, en 1534, les hauts plateaux chibcha de l’actuelle Colombie.

C’est d’Espagne, en revanche, que partent les expéditions qui pénètrent dans le Río de la Plata et parviennent jusqu’au Paraguay (Asunción, 1537).

La rapidité de ces conquêtes et leur relative facilité n’ont pas cessé d’être un sujet d’étonnement. Comment ces quelques poignées d’hommes ont-ils pu soumettre des multitudes d’Indiens et briser, en quelques mois, des empires dont certains avaient atteint un très haut degré d’organisation et de puissance?

Les Espagnols ont bénéficié d’une évidente supériorité d’armement: aux armes à feu, aux épées et aux cuirasses, à l’emploi de la cavalerie et des molosses, les Indiens ne peuvent opposer que des javelots, des massues armées d’éclats d’obsidienne, des arcs et des flèches, des boucliers de bois et des tuniques matelassées de coton en guise d’armures. Mais cette supériorité technique ne suffit pas à tout expliquer. L’habileté des chefs d’expédition est sans doute un facteur plus décisif. Cortés et Pizarro ont usé de la diplomatie, autant et plus que de la force. Ils ont utilisé les divisions qu’ils avaient su discerner au sein du monde indigène: Cortés exploite les rancœurs des peuples tributaires de la confédération Aztèque, s’appuie sur Tlaxcala contre Tenochtitlan; Pizarro profite de la querelle entre Huascar et Atahualpa pour la succession de l’empire inca. Ils se ménagent ainsi le concours d’alliés qui leur fournissent non seulement des combattants auxiliaires, mais surtout les porteurs, et le ravitaillement, plus précieux encore qu’un appui militaire.

Aidés à leur insu par les prophéties qui annonçaient le retour de héros mythiques, Quetzalcoalt ou Viracocha, Cortés et Pizarro ont pu pénétrer sans coup férir jusqu’au cœur même des empires indigènes. Parvenus jusqu’à ce point, ils jouent tout sur un coup d’audace: lorsque Cortés séquestre Moctezuma dans son propre palais, en novembre 1519, les réactions de défense des Mexicains en restent pour longtemps paralysées. La capture d’Atahualpa dans le guet-apens de Cajamarca, le 16 novembre 1532, scelle en quelques heures le destin de l’empire des Incas. Lorsque les Indiens prennent conscience de ce qui est en jeu – leur liberté et leur survie comme peuple – et qu’ils engagent la bataille décisive, il est toujours trop tard: Cuauhtémoc n’est qu’un assiégé héroïque, et, au Pérou, la révolte générale des Indiens, un sursaut désespéré, mais vain.

D’autres forces ont joué au profit des Espagnols: une épidémie de petite vérole contre laquelle les Indiens ne possédaient aucune immunité a décimé les assiégés de Tenochtitlan. Il n’est pas impossible, en outre, qu’elle ait atteint le Pérou, avant même l’assaut de Pizarro.

Les conquistadores ne sont pas toujours aussi heureux: les nomades des plaines et des dépressions tropicales, redoutables archers, leur opposent une résistance autrement vigoureuse et efficace que celle des grands empires sédentaires. Les tentatives de Narvaez en Floride, de Diego de Ordas sur l’Orénoque ou de Gonzalo Pizarro dans le haut Marañón se soldent par des désastres ou par des retraites difficiles. L’échec d’Almagro au Chili n’est que le premier d’une longue série; l’occupation du Yucatan par Montejo exige une longue et dure campagne. Au-delà des grands empires, la conquête se heurte à de sérieuses difficultés: elle ne dépasse qu’exceptionnellement, dans sa première phase, les frontières des hauts plateaux à climat tempéré. Dans la steppe aride ou la grande forêt tropicale, les conditions naturelles et l’hostilité des hommes limitent pour longtemps ses progrès.

L’intervention de la monarchie

La monarchie castillane n’avait pas participé directement aux conquêtes continentales, qui sont le résultat d’une série d’initiatives particulières. De là les multiples difficultés qu’elle rencontre pour établir fermement son autorité sur des aventuriers turbulents, et soucieux de profiter en toute liberté du fruit de leurs victoires, dans des terres lointaines qu’ils considéraient volontiers comme leurs fiefs personnels. Les querelles entre conquistadores devaient cependant lui faciliter la tâche. Les adversaires de Cortés lui disputent le pouvoir en Nouvelle-Espagne même après que Charles Quint eut sanctionné le fait accompli, justifié par le succès, en le nommant gouverneur et capitaine général. Les guerres civiles entre pizarristes et almagristes déchirent le Pérou plusieurs années durant; les conquistadores s’y exterminent mutuellement (exécution d’Almagro, 1538; assassinat de Pizarro, 1541). Il est peu de provinces des Indes où les conquérants vainqueurs n’aient épuisé leurs forces en dissensions internes.

Dès 1527, la Couronne installe à Mexico une première audience: essai malheureux en raison du choix détestable des hommes. Mais avec la nomination de la seconde audience en 1531, celle d’un vice-roi en 1535, un système administratif efficace s’implante en Nouvelle-Espagne. Les problèmes du Pérou sont plus difficiles à résoudre: l’arrivée du premier vice-roi et de l’audience coïncide en effet avec la rébellion de Gonzalo Pizarro contre l’application de la réforme des encomiendas (Leyes nuevas ): le vice-roi périt des mains des rebelles (1546) et il faut deux années de guerre au licencié Pedro de la Gasca pour restaurer l’autorité royale, avec la défaite et l’exécution de Gonzalo Pizarro (1548), et rétablir un ordre encore fragile.

Vers 1550, six audiencias fonctionnent aux Indes: Saint-Domingue; Mexico; Lima; Guatemala, 1543, par transfert de celle de Panamá, créée en 1535; Guadalajara, 1548; Bogota, 1548. Composées de juristes professionnels (letrados ), elles réunissent à leurs compétences judiciaires de larges attributions administratives: ce cumul fait d’elles les instruments accomplis de l’autorité monarchique aux Indes. Les pouvoirs même des vice-rois, pourtant fort étendus, n’ont pas de prise sur leur fonctionnement; elles sont, en fait, chargées de les limiter, au prix d’ailleurs de l’efficacité de la machine administrative.

Titulaires depuis 1508 du patronage ecclésiastique des Indes (real patronato ), les rois d’Espagne dirigent, financent et contrôlent l’évangélisation des indigènes et la vie de l’Église. L’action missionnaire des ordres mendiants (franciscains, dominicains, augustins) suit partout de très près les progrès de la conquête (1524-1526 en Nouvelle-Espagne): ils entreprennent l’évangélisation des Indiens, dont ils sont les protecteurs attitrés contre les abus des colons, et assurent la création des premières paroisses (doctrinas ) autour de leurs monastères. Leur prédominance sur le clergé séculier donne à la première Église des Indes son caractère original; les évêchés eux-mêmes – vingt-trois sont érigés aux Indes avant 1550 – leur sont le plus souvent confiés.

C’est aux Antilles, ou dans l’Isthme, que la plupart des conquérants ont fait leur apprentissage de la vie des Indes: ils ont tout naturellement transplanté en NouvelleEspagne et au Pérou les formes d’exploitation qu’ils y avaient connues. Plus d’un conquistador, déçu par sa part de butin ou en ayant dilapidé le montant, a choisi de tenter de nouvelles aventures. Pour ceux qui sont restés sur place, comme pour les nouveaux pobladores , on reconstitue à une plus grande échelle le système des encomiendas , que la Couronne, malgré ses répugnances de principe et l’expérience désastreuse des îles, ne peut faire autrement qu’accepter.

Cette «seigneurie incomplète» (Zavala) permet aux premiers colons de disposer des multiples prestations dues par les Indiens au titre du tribut: poudre d’or, produits agricoles, cotonnade (mantas ) ainsi que du travail gratuit des Indios de servicio . Elle constitue ainsi le premier facteur d’accumulation du capital dans l’économie coloniale à ses débuts, et il n’est guère d’entreprise agricole ou minière de quelque envergure à laquelle on ne la trouve associée. L’esclavage de certaines catégories d’Indiens (captifs de guerre, esclaves de droit indigène obtenu par rescate ) complète l’encomienda , notamment pour les exploitations minières: il dure en Nouvelle-Espagne et en Amérique centrale jusque vers 1550-1555.

L’exploitation forcenée de la main-d’œuvre indigène permet la mise en valeur des mines que les Espagnols avaient cherchées avec fièvre: jusque vers 1545 domine l’extraction de l’or dans les sites d’orpaillage de l’ouest et du sud du Mexique et en Amérique centrale. Les premières mines d’argent mexicaines sont découvertes en 1530-1531; en 1545, dans le haut Pérou, commence l’exploitation du fabuleux gisement argentifère du Potosi. Les métaux précieux servent à payer les marchandises importées d’Europe: étoffes, outillage, vins, huile, etc., dont les Espagnols des Indes ne peuvent se passer. Le quint revenant à la Couronne alimente les finances de Charles Quint et garantit, pour une bonne part, ses emprunts auprès des banquiers allemands ou italiens. L’afflux des métaux précieux d’Amérique modifie, dans une mesure décisive, l’équilibre économique et politique de l’Ancien Monde, même si l’on tend à ne plus voir en lui, comme naguère, le facteur déterminant de la révolution des prix du XVIe siècle.

2. Les Indes espagnoles

L’État

À l’avènement de Philippe II (1556), l’âge héroïque des grandes conquêtes outre-mer est à peu près définitivement clos. Les dernières expéditions d’envergure sont l’occupation de la Floride (Tristan de Luna y Arellano, 1559-1561; Pedro Menéndez de Avilés, 1565-1567), et surtout celle des Philippines par Miguel López de Legazpi, mais l’une et l’autre entreprises sont conçues et financées par l’État.

Ce ne fut pas un mince succès que d’établir, d’Acapulco à Cavite, des relations maritimes régulières à travers le Pacifique, mais Manille n’est que la porte du commerce d’Extrême-Orient, et non le tremplin vers une conquête militaire de la Chine, dont rêvent encore vers 1580 le vice-roi de Mexico, don Martin Enriquez, et quelques missionnaires jésuites vite désavoués par la Compagnie. Quant aux voyages de Mendaña et de Quirós dans les mers du Sud (1567-1569 et 1595-1596), ils restent des exploits sans conséquences pratiques. Le dernier des conquistadores fut sans doute Juan de Oñate qui mena à bien, de 1598 à 1605, la colonisation du Nouveau-Mexique, pointe extrême de l’avance espagnole en direction du nord. Mais le nouvel établissement n’est qu’un îlot de chrétiens au destin précaire, tenu à bout de bras par l’effort financier de la Nouvelle-Espagne.

Des sept cités de Cibola aux Amazones, de Quivira au royaume d’Eldorado, les mirages se sont décidément dissipés: l’ère du «plus ultra» appartient au passé.

Non que les domaines de l’Espagne au Nouveau Monde soient dès lors enfermés dans des limites stables: les territoires contrôlés par les Espagnols ne cessent de se dilater à partir des premiers noyaux de colonisation. Mais, à la quête d’empires fabuleux, succède désormais l’avance des frontières minières, irrégulière, coupée de longs arrêts et parfois de reculs, et un effort plus systématique des administrateurs royaux pour prendre effectivement possession d’un espace immense, encore très mal dominé. Contre les attaques des Indiens nomades, il faut établir des glacis pour couvrir les villes minières de la frontière, fonder des presidios pour protéger les lignes de communication entre des centres de peuplement dispersés dans un milieu hostile. L’occupation des steppes du Nord mexicain, où l’on s’efforce d’installer des colonies d’Indiens sédentaires originaires du plateau central, celle de la province de Tucumán témoignent de cette politique de pacification. Souci nouveau qui n’épargne pas toujours aux Espagnols de se prendre au guêpier de campagnes décevantes contre un insaisissable ennemi: la guerre des Chichimèques, aux confins septentrionaux de la Nouvelle-Espagne, ne cesse qu’au début du XVIIe siècle; les frontières du haut Pérou, menacées par les Indiens Chirihuanos, restent longtemps tierra de guerra . Quant à la conquête du Chili, après le tragique échec de Valdivia, la résistance des Araucans en fait une interminable et coûteuse guerre, où les Espagnols poursuivent en vain un succès décisif.

Tandis qu’une politique de pacification et de población succède aux efforts de conquête, la bureaucratie supplante définitivement les conquistadores dans le gouvernement des Indes. Le règne de Philippe II marque un resserrement du contrôle de la Couronne sur ses royaumes américains. De grandes enquêtes, celle de Juan de Ovando en 1569-1571, la rédaction de deux séries de descriptions géographiques, à partir de questionnaires systématiques, en 1577-1586 et 1604-1609, donnent à l’administration castillane une connaissance plus précise des réalités américaines. En Nouvelle-Espagne, après l’inspection (visita ) du licencié Valderrama (1563-1565) et la répression de ce qu’il est convenu d’appeler la conjuration de Martin Cortés (1565-1568), le long gouvernement de don Martín Enríquez (1568-1580) apparaît comme une période de stabilisation et de remise en ordre.

Dans le lointain Pérou, où les guerres civiles ne cessent qu’en 1554, une reprise en main énergique était encore plus nécessaire: ce fut la tâche de don Francisco de Toledo, vice-roi de 1568 à 1580, qui procède à la visita general du pays et laisse une œuvre législative et administrative impressionnante, dont ses successeurs ne s’écartent plus guère. C’est entre 1565 et 1580 que sont prises, pour l’ensemble des Indes, les décisions qui engagent l’avenir pour plus d’un siècle en matière de politique indigène, de politique économique, de fiscalité, d’évangélisation. Aux successeurs des grands vice-rois, on ne demandera plus que d’administrer paisiblement, sous le contrôle tatillon du Conseil des Indes, et d’envoyer vers Séville le plus possible de barres d’argent ou de piastres.

Le réseau des institutions bureaucratiques se perfectionne. Aux six audiencias fondées avant 1550, s’ajoutent celles de Charcas (1559), du Chili (1563), de Manille (1583) et, pour un temps, celle de Buenos Aires (1661-1672), avec un personnel de letrados et d’auxiliaires toujours plus nombreux. À la même époque commence le lent travail de codification des décisions royales concernant l’Amérique, qui aboutit après un siècle d’efforts, en 1680, à la publication de la Recopilación de leyes de los reynos de las Indias . Parallèlement, les cabildos municipaux, ou ayuntamientos , si actifs et parfois si turbulents dans la première phase de la colonisation, se voient tenus dans une étroite tutelle par les représentants du pouvoir central. L’établissement du tribunal de l’Inquisition est une autre manifestation de la volonté centralisatrice du monarque (Mexico et Lima, 1571; Cartagena, 1610).

Plus étroitement contrôlées, mieux administrées, les Indes contribuent davantage à l’effort fiscal qu’exige la grande politique impériale de l’Espagne. Les visitas de Valderrama et de Toledo tendent à unifier et à rationaliser l’institution du tribut dû par les Indiens et à en accroître le rendement au profit de la Couronne, qui l’exige aussi, dès 1576-1580, des nègres et mulâtres libres, et l’augmente en 1591 de la contribution du servicio real . Les Espagnols ne payèrent longtemps que les droits sur les métaux précieux (droit de quinto sur l’or; et sur l’argent, quinto au Pérou, diezmo en Nouvelle-Espagne) et les almojarifazgos sur le trafic maritime. Mais les besoins d’argent de Philippe II le conduisirent à introduire en Amérique les impopulaires alcabalas , taxe de 2 p. 100 sur toutes les transactions commerciales: non sans quelques murmures à Mexico et quelques émeutes au Pérou. Les Indiens en étaient exempts pour les produits de l’économie traditionnelle indigène. Le poids de l’alcabala ne cessa d’augmenter, avec les difficultés croissantes des finances castillanes: le taux en fut porté à 4 p. 100 en 1634, à 6 p. 100 l’année suivante. Au XVIIe siècle, la plupart des villes s’abonnaient forfaitairement à l’alcabala , dont la perception, répartie ensuite sur les divers métiers, tendait à prendre le caractère d’un impôt direct.

L’ingéniosité du Conseil des Finances (Consejo de Hacienda ) sut inventer bien d’autres sources de revenus: monopoles de la vente du mercure, de la poudre, des cartes à jouer; taxes sur les vins importés et sur les boissons indigènes (pulque ); extension de la vénalité des offices et perception de taxes sur les officiers et bénéficiers payés par la Couronne (media anata et mesada ); reversement à l’État de la neuvième partie des dîmes, ventes des bulas de cruzada , appels multiples du monarque aux dons gratuits (donativos graciosos ) de ses fidèles vassaux d’outre-mer. La fiscalité pèse de plus en plus lourd, au XVIIe siècle, sur une économie coloniale en récession, et contribue probablement à la déprimer. Il est vrai que le réseau des caisses royales, organisées sur un modèle unique du Chili jusqu’à la Nouvelle-Biscaye, et surveillées au XVIIe siècle par les cours des comptes (tribunales de cuentas ) de Mexico, de Lima et de Bogotá, n’arrive pas à enrayer les progrès d’une fraude multiforme. Les doléances intarissables des cabildos et des marchands ne doivent pas nous abuser: la charge fiscale des Indes reste encore très inférieure, au XVIIe siècle, à celle qui écrase à la même époque les pecheros de Castille. Devant l’impôt monarchique, les minorités espagnole et créole d’Amérique n’ont pas cessé d’être privilégiées.

La population

En dépit des progrès de l’immigration européenne et de l’apport négro-africain c’est la population indigène qui représente toujours le gros de la masse humaine de l’Amérique. Le fait majeur est que le nombre des Indiens n’a cessé de diminuer tout au long du XVIe siècle. En Nouvelle-Espagne – la seule région d’Amérique pour laquelle nous disposions de recherches approfondies – la population indigène est vraisemblablement passée de 25 millions d’habitants en 1520 à 7 millions en 1548, à 2 700 000 en 1565-1570, pour tomber à moins d’un million et demi en 1595-1605, soit une diminution de près de 95 p. 100 en trois quarts de siècle. Même si l’on adopte une estimation initiale, moins forte, de l’ordre de 12 ou 13 millions d’habitants, la baisse atteindrait encore près de 90 p. 100. La population indigène du Mexique ne recommence à croître, lentement, qu’après 1650-1660. Les évaluations relatives à l’Amérique du Sud andine sont moins catastrophiques: la diminution moyenne a pu y atteindre de 20 à 30 p. 100 entre 1530 et 1660, ce qui est déjà considérable. Mais divers indices semblent bien confirmer qu’elle a été moins brutale et moins profonde qu’en Nouvelle-Espagne.

Les raisons de cet effondrement démographique sont d’importance inégale. Le choc de la conquête et les violences qui l’ont immédiatement suivie ont été aggravés par divers aspects de la politique de colonisation. L’établissement du tribut, les excès de l’esclavage et de l’encomienda , l’organisation du travail forcé, les regroupements de population ont donné lieu à d’innombrables abus et bouleversé les conditions de vie des Indiens. L’évangélisation a détruit, sans toujours le remplacer pleinement, l’univers religieux indigène. La société indienne se trouve ainsi, culturellement et matériellement, dans un état de moindre résistance. Mais les agents principaux des catastrophes démographiques sont les épidémies ; les Européens sont porteurs de microbes contre lesquels les Indiens ne possèdent aucune immunité. Ce sont les grands fléaux: petite vérole de 1521, «pestes» de 1545-1546, matlazahualtl de 1576-1579, de 1588 et 1595, qui ont failli exterminer les Indiens du Mexique. C’est parce que les épidémies n’ont pas connu la même virulence sur les plateaux andins, du moins jusqu’en 1720 – pour des raisons que nous ignorons, et qui tiennent peut-être à des conditions climatiques exceptionnelles – que les populations de l’ancien empire inca ont plus facilement résisté aux effets du contact avec les Européens. Mais même dans cette région, une tribu comme celle des Quimbayas (Colombie actuelle) a disparu totalement en moins d’un siècle.

Nous ne saurons jamais avec certitude quelle était la population de l’Amérique à la fin du XVe siècle: les évaluations modernes varient de 8 à 80 millions d’habitants. Il est beaucoup moins aventureux d’affirmer que la population indigène n’était plus que de 8 à 9 millions en 1570, et qu’elle était tombée à 4 ou 5 millions vers le milieu du XVIIe siècle.

Au regard de la masse indienne, les groupes humains importés ne représentent encore que des minorités: 150 000 Blancs immigrés ou créoles et 250 000 nègres ou mulâtres en 1570, soit environ 5 p. 100 de la population totale. Mais ce sont des populations en expansion démographique et renforcées d’apports extérieurs: vers 1650, l’Amérique espagnole compte sans doute sept ou huit cent mille Blancs, à peu près autant de Noirs, et peut-être un million de sang-mêlé (métis, mulâtres, castas diverses), soit un bon tiers de l’ensemble de la population.

Les campagnes, sauf exception, restent le domaine des paysans indiens. Mais, à l’habitat dispersé et parfois semi-nomade, qui semble bien avoir été la règle des temps préhispaniques, a succédé un regroupement en gros villages permanents, inséparable dans l’esprit des Espagnols de toute vie policée. Cette politique reducciones ou congregaciones était destinée à favoriser l’évangélisation, mais aussi la perception du tribut: les grands artisans en sont Toledo au Pérou de 1570 à 1580: au Mexique, don Luis de Velasco entre 1554 et 1562, et surtout le comte de Monterrey de 1599 à 1604. Les villes, dans l’immense espace américain, ne constituent que des îles de peuplement dense: beaucoup végètent, avec une population blanche de 20 à 100 vecinos . Quelques-unes se rapprochent des grandes concentrations urbaines de l’époque: Lima, Mexico ont 50 000 ou 60 000 habitants, de toutes origines, à la fin du XVIe siècle. Les métropoles minières, Zacatecas, Potosí surtout, qui atteint 120 000 habitants vers 1600, rassemblent une population bigarrée et violente, premier creuset de nouvelles nationalités en formation.

L’économie

C’est dans la seconde moitié du XVIe siècle que se stabilisent, pour plus d’un siècle, les grands traits de structure de l’économie coloniale américaine. L’institution de l’encomienda , qui avait été pour les premiers pobladores une source abondante de rentes seigneuriales et de formation de capital, perd de son importance économique. Non seulement le rendement global des tributs ne cesse de décroître avec la baisse de la population indigène, mais encore la Couronne s’en réserve une part toujours croissante, au détriment des particuliers.

Les entreprises agricoles sont d’un rapport plus sûr et permettent en outre de tirer profit de la hausse des prix, qui, après avoir fortement monté de 1550 à 1610, se maintiennent au XVIIe siècle à un niveau élevé. Sur les terres que les donations de la puissance publique (mercedes ), des achats opportuns et de perpétuels empiétements sur les terroirs des villages indiens leur permettent de rassembler en grands domaines (haciendas ), les Espagnols produisent du blé et du maïs pour le ravitaillement des villes, des centres miniers et des flottes; du sucre dans les ingenios pour la consommation urbaine et l’exportation. Les grandes estancias d’élevage fournissent des animaux de travail et de bât, des cuirs pour l’exportation et les mines, de la laine pour les tissages locaux, de la viande enfin dont le bon marché permet une consommation exceptionnellement élevée. Une certaine spécialisation régionale se dessine déjà: les Antilles fournissent le sucre et bientôt le tabac; la farine et le biscuit pour les flottes et les presidios viennent de Nouvelle-Espagne; l’indigo, d’Amérique centrale et du Yucatán. Le Pérou, qui produit en abondance du vin et des huiles, reçoit son blé du Chili; le cacao de Guayaquil, de Maracaibo et du Guatelama devient au XVIIe siècle un des principaux articles du commerce intercolonial.

Sur les terres communales qu’ils ont conservées et que régissent toujours les systèmes traditionnels de répartition, les paysans indiens restent fidèles à leurs anciennes cultures vivrières: maïs, haricots, et piments un peu partout; pommes de terre au Pérou, manioc dans les terres basses tropicales. Il faut y joindre la culture, en recul, du coton, celle de l’agave, pour la fabrication du pulque et la corderie, celle de la coca dans les Andes. Dans quelques cas seulement, ils se sont orientés vers des productions de caractère commercial: cochenille, vanille, élevage du ver à soie. Il est beaucoup plus rare qu’ils aient pratiqué la culture du blé. Ils adoptent progressivement le bétail importé: l’élevage du mouton prend rapidement de l’importance dans les communautés indigènes, ainsi que l’utilisation des animaux de bât. Mais l’araire ne se diffuse que très lentement, du moins jusqu’à la seconde moitié du XVIIe siècle.

Le développement de la colonisation agricole dépend évidemment d’une main-d’œuvre indigène nombreuse et peu coûteuse car son niveau technique reste faible, bien que les rendements à la semence soient généralement élevés dans toute l’Amérique, pour le maïs, le blé et l’orge. L’effondrement démographique de la population indienne pose de difficiles problèmes, surtout après 1580. L’utilisation massive des esclaves noirs, en raison de leur prix élevé, est réservée à quelques productions privilégiées comme celle du sucre. La pénurie de main-d’œuvre agricole, la suppression des services personnels de l’encomienda , et les répugnances des Indiens pour le travail salarié à l’européenne, obligent l’administration coloniale à établir, au profit de la production céréalière, divers systèmes de travail obligatoire temporaire: repartimiento, tanda, mita agricole. Mais c’est grâce aux diverses formes de servage pour dettes (peonaje , inquilinaje , yanaconazgo ) que les haciendas arrivent à retenir les travailleurs indigènes au prix de multiples abus. Dès le XVIIe siècle se dessinent ainsi quelques-uns des grands traits de la structure agraire de l’Amérique latine.

Malgré les progrès de la colonisation agricole, le grand jeu de la richesse en Amérique reste l’aventure minière. Après 1550, l’épuisement des placers et la suppression de l’esclavage indigène réduisent à peu de chose le volume de la production de l’or: elle ne garde quelque importance qu’en Nouvelle-Grenade, au Chili, et, vers la fin du XVIe siècle, à San Luis Potosí, sur le plateau central mexicain. Mais l’extraction de l’argent est relancée par le procédé de l’amalgame au mercure, mis au point en Nouvelle-Espagne en 1555-1556, au moment même où tarissent un peu partout les premiers filons à grand rendement. Dès 1562-1563, près de 200 exploitations l’utilisent en Nouvelle-Espagne; au Pérou, la découverte des mines de mercure de Huancavelica en 1564 et l’adaptation de la nouvelle technique, en 1572, au traitement des minerais argentifères andins permettent l’extraordinaire essor du Potosí dont la production, en nette régression de 1560 à 1570, monte en flèche à partir de 1575. À son apogée (fin XVIe-début XVIIe s.), le Potosí produit environ 200 tonnes d’argent par an, probablement les quatre cinquièmes de la production du Pérou. Les mines mexicaines dans leur ensemble (Zacatecas, San Luis Potosí, Pachuca, Guanajuato), en fournissent à peu près 150 tonnes.

La haute productivité, à l’échelle du siècle, de la technique de l’amalgame explique le paradoxe d’une production minière croissante dans un milieu en plein effondrement démographique. Parmi les facteurs qui commandent le mouvement de la production d’argent, l’abondance et la régularité de l’approvisionnement en mercure tiennent sans doute le premier rang. Les mines n’emploient pas en effet une main-d’œuvre extrêmement nombreuse: l’organisation du travail obligatoire (mita au Pérou, repartimiento en Nouvelle-Espagne), les hautes payes consenties aux travailleurs libres et un appoint limité d’esclaves africains leur assurent, non sans difficultés passagères, les contingents indispensables.

Le ravitaillement en mercure dépend au contraire d’une série d’opérations complexes. Le transport du mercure de Huancavelica au Potosí pose de gros problèmes: 1 250 km à vol d’oiseau séparent les deux centres situés l’un et l’autre au cœur des Andes, à 4 000 m d’altitude. La route de terre, avec ses lents convois de mulets, ou le transport par mer, via Chincha et Arica, qui comporte deux ruptures de charge, entraîne d’énormes frais. La Nouvelle-Espagne reçoit son mercure d’Europe, d’Almadén (Espagne) et d’Idria (Carinthie); plus rarement du Pérou: elle en a même importé exceptionnellement de Chine, par le galion de Manille. Dans tous les cas, il faut assurer le financement des envois (asientos Fugger pour Almadén; contrats Albertineli, Oberolz et Balbi pour le mercure autrichien d’Idria) et le transport outre-Atlantique. Le monopole officiel de la vente du mercure fait de l’État espagnol le banquier des mineurs, qui n’ont pas usurpé leur réputation de mauvais payeurs.

Les causes de la baisse durable de la production de métal blanc au XVIIe siècle – après 1618-1620 pour le Potosí et à partir de 1632-1636 en Nouvelle-Espagne – tiennent à la convergence de plusieurs facteurs. Pénurie de mercure: la production de Huancavelica diminue pour des raisons techniques et le Pérou devient, de 1622 à 1644, importateur de mercure européen, au détriment de l’approvisionnement de la Nouvelle-Espagne. La banqueroute des Fugger ralentit la production d’Almadén. Parallèlement, la décadence du système des flottes compromet des arrivages d’Europe. Aggravée par le marasme du commerce du Pacifique (crise du trafic du galion après 1630; interdiction du commerce Mexique-Pérou en 1634, sous la pression du consulat de Séville), elle entraîne la baisse des profits des grands marchands créoles dont les avances en monnaie et en marchandises (avios ) étaient indispensables à la bonne marche des centres miniers (reales de minas ).

Malgré une certaines reprise à la fin du XVIIe siècle, c’est seulement après 1720 que la production de l’argent est de nouveau en expansion, tout particulièrement en Nouvelle-Espagne.

Au regard de la prépondérance des mines, les autres activités industrielles comptent peu: seuls les tissages de draps, ou obrajes , alimentés par les laines du pays, atteignent quelque importance, surtout au Mexique qui en compte 80 en 1571 et vraisemblablement 200 vers 1604. Certains de ces ateliers emploient, dans des conditions le plus souvent effroyables, jusqu’à 100 et 120 travailleurs: esclaves noirs, ou chinos (ce sont des Malais importés des Philippines), Indiens condamnés aux travaux forcés, travailleurs salariés abusivement retenus. L’administration espagnole prenait souvent prétexte de ces excès pour fermer les obrajes ou en limiter le nombre et l’activité. Les étoffes fabriquées, de qualité généralement très ordinaire (sayal , jergas , frezadas ) ne concurrencent guère pourtant les importations. Bien que le Pérou possède aussi des obrajes , il importe le plus souvent au XVIe siècle et au début du XVIIe siècle des tissus mexicains. Quant aux cotonnades (mantas ), elles proviennent des métiers domestiques des indigènes.

Si l’on excepte toutefois quelques fabrications liées à l’économie agricole (salaisons, savon, travail du cuir, corderie de sisal), quelques fabriques de verrerie et de faïence, les principaux produits élaborés sont importés d’Europe et d’Extrême-Orient. Il est difficile de déterminer dans quelle mesure le «sous-développement industriel» des Indes est le résultat de conditions locales défavorables ou d’une politique métropolitaine fondée sur l’«exclusif», dont on ne saisit guère de manifestations délibérées dans le domaine manufacturier avant le XVIIIe siècle. Il reste que l’Amérique hispanique des XVIe et XVIIe siècles est à peu près dépourvue de fabriques, sauf pour les étoffes communes, et qu’elle constitue donc un marché extraordinairement intéressant pour les nations industrielles d’Europe.

L’empire des mers et le commerce

C’est dire que l’économie coloniale américaine vit au rythme des flottes et des convois de galions. C’est une gigantesque entreprise que la Carrera de las Indias del mar Océano , et qui met en cause une multitude d’intérêts, souvent mal accordés. Ceux de l’État et du fisc sont représentés par la Casa de la contratación . Derrière le consulat des marchands de Séville, on devine plus d’une fois la pression des négociants étrangers et des secteurs de l’économie européenne – banque, grand commerce, industrie – liés au vaste marché des Indes occidentales. Les consulats de Mexico et de Lima, fondés respectivement en 1592-1594 et 1613-1618, sur le modèle de ceux de Burgos et de Séville, se posent volontiers – non sans quelque impudence – en porte-parole des consommateurs des Indes. Il n’est pas surprenant que les organismes supérieurs de l’État castillan, Conseil des Indes, Conseil des Finances, aient souvent peine à arbitrer entre tant d’intérêts divergents.

Mais l’ensemble forme un puissant système maritime et mercantile, un immense réseau impérial de communications, le premier qui soit vraiment à l’échelle du monde. On a souvent souligné avec quelque complaisance, mais non sans de bonnes raisons, ses multiples imperfections, sa lenteur, son coût énorme, et le poids excessif d’une réglementation tatillonne qui n’empêche jamais – et parfois justifie – l’omniprésence de l’interlope et de la fraude. Mais sans doute a-t-on mésestimé sa solidité et sa capacité de durer. Accidents de mer, piraterie, guerre anglaise, hollandaise ou française n’ont jamais coupé complètement les liaisons. Aux jours les plus difficiles, même après le désastre de Matanzas (1628), même après 1630, lorsque la crise financière et le marasme économique ralentissent le rythme des convois, les Indes n’ont jamais cessé de recevoir les marchandises, le mercure, les dépêches, les livres, les hommes, grâce auxquels elles participent pleinement de la vie et de la civilisation de l’Espagne.

Un double réseau de liaisons maritimes couvre l’Atlantique central. Les flottes de la Nouvelle-Espagne (flotas ) et les armadas de Terre-Ferme (galeones de Tierra Firme ), via l’escale des Canaries, reconnaissent d’abord l’arc des Petites Antilles, à partir duquel divergent leurs route : les flotas doublent par le sud la pointe occidentale de Cuba pour atteindre Veracruz, avec parfois un arrêt à La Havane. Les galions gagnent Cartagena et le relais de l’Isthme, Nombre de Dios (abandonné pour Puerto Belo en 1596-1598). C’est ensuite à dos de mule que caisses et ballots arrivent à Panamá, pour repartir vers le Callao, en suivant l’axe maritime qu’empruntent en sens inverse les trésors du Pérou.

La rade de La Havane est le point de concentration des convois pour l’Europe, qui affrontent ensuite, par les Bermudes et les Açores, le dangereux itinéraire du retour.

Les trafics du Pacifique sont plus ténus, malgré leur grande importance commerciale. En décembre 1591, Philippe II, qui cherche à limiter l’hémorragie de métal blanc vers l’Extrême-Orient, réduit à deux navires par an le commerce entre Acapulco et Manille, réglemente sévèrement – mais en vain – l’exportation d’argent, et interdit, sans plus de succès, la réexpédition des marchandises de Chine vers le Pérou. La rotation des robustes naos de China – de gros galions de 600 à 1 000 tonneaux – prend une année dans les cas les plus favorables: départ d’Acapulco en janvier-février, navigation en droiture grâce au souffle régulier de l’alizé le long du 13e parallèle, avec parfois une relâche aux îles des Ladrones (rebaptisées Mariannes au XVIIe siècle), on est à Manille en une centaine de jours. Mais le retour, par la longue route du Pacifique nord, prend de six à neuf mois, parfois une année, sans possibilité d’escale avant les atterrages de la Californie: pertes en mer et mortalité sont exceptionnellement élevées pendant ce difficile tornaviaje . Sur ce trafic à longue distance se greffe une liaison Acapulco-Callao, sans cesse mise en question par le consulat de Séville qui l’accuse de détourner vers la Chine l’argent du Pérou, et qui en obtient l’interdiction absolue en 1634.

À Veracruz, Puerto Belo ou Acapulco, l’arrivée des flottes ou du galion anime brusquement des plages ou des baies désertes dix mois par an. Pendant quelques semaines, autour des assemblages de baraques, à quoi se réduisent généralement, à l’exception de Veracruz, ces noms prestigieux, évocateurs en Europe de tous les trésors des Indes, des foules, bravant l’insalubrité des lieux, s’affairent: équipages rescapés de traversées éprouvantes, marchands et muletiers accourus de toutes les villes de l’intérieur dès le premier courrier, officiers royaux qui concilient bien souvent, sans troubles de conscience, le service public et le souci de leurs propres intérêts.

Les vaisseaux déchargent les mille produits que l’Amérique ne peut ni fabriquer ni se passer de consommer: vins et eaux-de-vie d’Espagne et de France; huile d’olive, safran, fruits secs de la campagne andalouse; cire blanche d’Allemagne et du Levant; papier de Gênes et de France; fer de Biscaye, brut ou ouvré: socs de charrue, fers à cheval par milliers de douzaines, clous par centaines de milliers, couteaux et haches; caisses de livres; et surtout des étoffes: toiles de Rouen, de Bretagne et de Hollande, draps de France et d’Angleterre, serges, étamines, velours d’Italie, dentelles, tissus d’or et d’argent, chapeaux, bas de soie et de laine, etc.

Quelles marchandises les Indes peuvent-elles offrir en échange? Essentiellement des produits agricoles ou des matières premières: des cuirs (jusqu’à cent ou cent vingt mille pièces par flotte); du sucre, du tabac, du cacao; des produits tinctoriaux: cochenille, indigo, bois brésil ou campêche; des plantes médicinales: jalap, salsepareille, baume du Pérou, etc. Malgré le prix élevé des colorants, ces chargements ne suffisent pas à équilibrer les importations de produits fabriqués. Les marchandises exportées ne représentent guère que de 15 à 30 p. 100 de la valeur des cargaisons importées lors des retours, moins encore pour les galions du Pérou. Le déficit des échanges est soldé par l’envoi de métaux précieux, barres d’argent, pièces de huit, qui, de Séville, animent les circuits de l’économie européenne et financent la grande politique internationale de l’Espagne. Le déséquilibre est plus marqué encore dans le commerce avec l’Extrême-Orient: le galion apporte des Philippines des marchandises de haut prix, soieries, porcelaines, épices, cire, esclaves parfois. Les retours ne comprennent que l’argent, si l’on excepte le peu de matériel destiné aux magasins royaux de Manille.

C’est donc la supériorité industrielle de l’Ancien Monde qui, dès avant l’ère de la machine, lui permet de drainer à son profit les métaux précieux américains: la part de la Couronne, c’est-à-dire le fruit du prélèvement fiscal de l’Espagne sur les Indes, ne représente guère, en effet, que de 20 à 30 p. 100 de la valeur des métaux précieux officiellement enregistrés au nom des marchands. Cette fraction serait encore plus faible, s’il était possible d’évaluer correctement le double courant de la contrebande (marchandises à l’aller, trésors au retour) qui accompagne le trafic officiel et aggrave ses effets.

Les Indes en viennent à offrir ce paradoxe que leur énorme production minière ne suffit pas à leur fournir le volume d’espèces monnayées indispensable à leurs échanges intérieurs, malgré l’existence d’hôtels des Monnaies à Mexico (1535), au Potosí (1575), à Bogotá (1622). Elles doivent recourir à des monnaies de nécessité, fèves de cacao, argent non monnayé, pièces de cotonnades. Après le départ de chaque flotte, on ne trouve plus un réal, particulièrement dans les centres miniers, où les mineurs ne se procurent les précieuses espèces que contre paiement d’une prime de 6 à 10 p. 100. La raréfaction des réaux est tout spécialement sensible en période d’expansion économique et de haut niveau du trafic maritime, au XVIe siècle et jusqu’en 1620-1630. Au contraire, au creux de la grande dépression du XVIIe siècle, des indices concordants paraissent confirmer que l’Amérique retient plus efficacement les métaux précieux dans les réseaux de son économie interne, cependant que dans les cargaisons – de valeur, il est vrai, bien amoindrie – qu’elle expédie vers l’Europe, les marchandises occupent une part plus substantielle.

Le commerce intérieur des Indes est beaucoup moins bien connu que le grand trafic maritime international. L’activité des marchands ambulants, les propriétaires de boutiques, qui écoulent les étoffes, le chocolat, les vins, ne se laisse pas facilement saisir; et moins encore, sinon à l’occasion de quelque scandale, celle des fonctionnaires royaux alcaldes mayores et corregidores qui monopolisent le commerce de détail dans les districts qu’ils gouvernent. Ils pressurent les indigènes, jusqu’à provoquer de sanglantes jacqueries (Tehuantepec, 1660). Plus d’un curé semble aussi avoir cédé, comme en témoignent les procès-verbaux des visites pastorales, à l’attrait de ces profits faciles: on oblige les Indiens à acheter, à trois ou quatre fois leur valeur, des bagatelles venues d’Europe; on leur vend, malgré tous les règlements, du vin et de l’eau-de-vie, qu’ils ne sont que trop enclins à acquérir; on leur extorque en retour, et bien au-dessous du cours, le cacao, les cotonnades, le bétail, et jusqu’à leur maïs. Tout l’arsenal des lois des Indes reste impuissant contre ces abus.

Mais les véritables maîtres du commerce intérieur sont aussi ceux dont les entreprises s’étendent, hors d’Amérique, de Manille à Cadix, les grands marchands des consulats de Mexico et de Lima, gachupines fraîchement venus d’Espagne, plus rarement créoles, parfois marranes portugais à l’orthodoxie douteuse; ils monopolisent, à Acapulco, à Veracruz ou au Callao, les cargaisons des galions et des flottes, qu’ils redistribuent au compte-gouttes pour soutenir les prix. Ils sont les fournisseurs et les banquiers des mineurs (aviadores ) et tiennent la position clé d’intermédiaires entre les mines et les hôtels des Monnaies (mercaderes de plata , banqueros de plata ): en dehors d’eux, point d’argent liquide. L’État lui-même ne peut engager de grosses dépenses en réaux que grâce à leurs avances.

Ils colonisent les cabildos de Lima, du Potosí, de Mexico et de Puebla, afferment les impôts royaux, accumulent des fortunes qui peuvent atteindre un million de pesos . Pour dominer complètement la société coloniale, il ne leur manque que la considération, qu’ils ne tardent pas à acquérir. L’achat de terres et d’offices, la concession de titres nobiliaires et de grades dans les milices locales, la fondation d’églises et de couvents consacrent leur prééminence. Leurs fils abandonnent le commerce pour la fonction publique et les bénéfices ecclésiastiques, les aînés jouissent de mayorazgos inaliénables et prétendent aux grandes charges. De la mesquinerie boutiquière au gaspillage aristocratique, de l’entreprise à la rente, il a suffi souvent du travail d’une ou deux générations.

La société

La réussite et l’ascension sociale d’une minorité ne doivent pas toutefois abuser: la société des Indes n’en acquiert pas pour cela le caractère ouvert et la mobilité interne d’un monde dominé par l’esprit capitaliste. En fait, et quelque important que puisse y être le rôle de l’argent, elle obéit à une échelle de valeurs de type aristocratique, fondamentalement identique à celle qui règne dans l’Espagne du siècle d’or. Ainsi en témoigne l’ascension même des marchands, pour qui l’enrichissement est avant tout le moyen d’accéder à la possession de terres, de charges et de titres, bref ce qui caractérise le genre de vie de la noblesse.

La société hispano-américaine est d’abord une hiérarchie, où une série de distinctions raciales ne fait que renforcer l’extrême inégalité des fortunes, car le métissage, issu le plus souvent d’unions irrégulières, n’efface nullement les préjugés raciaux: il en multiplie au contraire les effets dans le domaine social. Les lignes de clivages les plus marquées, dans une société dont les traits essentiels sont à peu près fixés au XVIIe siècle, sont bien d’origine ethnique.

Au sommet de la pyramide sociale, les Espagnols originaires de la Péninsule (300 000 personnes peut-être à la fin du XVIIIe siècle): à eux s’applique officiellement le terme europeos . Ils détiennent le quasi-monopole des hautes charges de l’administration et des grandes dignités ecclésiastiques. Mais beaucoup sont des personnages d’une moindre volée: on compte parmi eux quelques grands marchands, mais aussi de petites gens, artisans, boutiquiers. À tous les niveaux de la vie économique et sociale, les gachupines ou chapetones , comme on les appelle péjorativement dès le XVIe siècle, apparaissent comme les concurrents souvent heureux des créoles.

Ces derniers (criollos ) sont les Blancs nés aux Indes, les americanos comme ils se désignent volontiers eux-mêmes au XVIIIe siècle: un peu plus de trois millions. Ils représentent la réalité vivante d’une Amérique qui est devenue leur vraie patrie. Ils possèdent de grandes haciendas , les mines, les obrajes , la plupart des offices et des charges municipales; leurs fils peuplent les universités et les ordres religieux, disputent aux gachupines les sinécures que distribuent la Couronne et les vice-rois: prébendes ecclésiastiques, postes d’alcaldes mayores . Ils détiennent, pour l’essentiel, la richesse des Indes, c’est parmi eux que se recrute l’élite intellectuelle: ils ne peuvent pas ne pas prétendre un jour à la prépondérance politique.

Du plus pauvre des criollos aux hommes de couleur, la distance est immense et rarement franchie par ces derniers. C’est pourtant la croissance des castas , ces groupes ethniquement bigarrés, qui caractérise un peu partout en Amérique le renouveau démographique à la fin du XVIIe siècle et surtout au XVIIIe. Méprisés et redoutés par les Blancs, ces sang-mêlé (mestizos, mulatos ) sont soumis par les lois à un statut juridique inférieur et parfois infamant. Ils forment un monde complexe où abondent les irréguliers, vagabonds des campagnes et détrousseurs de grands chemins, prolétaires et léperos des villes. Mais c’est parmi eux que se recrutent aussi les travailleurs libres des centres miniers, les petits commerçants «regrattiers», les contremaîtres et vaqueros des grands domaines d’élevage dans les terres chaudes. Si la société leur est dure, ils se situent toutefois au-dessus des Indiens qu’ils ne se privent pas d’exploiter pour leur part.

Les masses indiennes sont entrées à la fin du XVIIe siècle dans une période de convalescence démographique; en dépit des ravages de quelques épidémies («peste» de 1720 dans les Andes; matlazahualt de 1736-1737 au Mexique; petite vérole et famines vers la fin du XVIIIe siècle), la population indigène double entre 1670 et 1790, et atteint à cette date une dizaine de millions d’âmes. Elle est loin de former une masse socialement indifférenciée. Au Pérou, au Mexique, beaucoup de villages indigènes ont réussi à survivre dans leurs cadres traditionnels et défendent avec opiniâtreté leur terres communales contre les empiétements de la grande propriété créole. S’appuyant sur les lois des Indes, les Indiens sont d’infatigables et redoutables plaideurs. Les Espagnols ont juridiquement reconnu le privilège de la petite aristocratie indigène des caciques et des curacas qui en abusent souvent aux dépens des villageois indiens et se constituent des propriétés foncières non négligeables. Mais de nombreux Indiens se trouvent désormais en dehors des anciens cadres sociaux: péons agricoles que le servage pour dettes enchaîne héréditairement au travail dans les haciendas ; ou encore, déracinés à qui le travail libre des mines ou des villes, le colportage ou le vagabondage permettent d’échapper au paiement des tributs et aux disciplines communautaires.

Du moins l’Indien est-il, en principe, libre, tandis que la condition juridique des esclaves noirs les situe au dernier degré de la société, et presque en dehors d’elle. Mais les réalités de l’esclavage sont très complexes. L’esclavage ne conserve de grande importance économique que dans les plantations sucrières des Antilles ou des terres basses du Venezuela. Dans les régions où le peuplement indien est resté dense, l’esclavage est en régression: le travail servile revient plus cher que celui du péon. Les affranchissements ou les rachats sont relativement fréquents, ainsi que le métissage entre Nègres esclaves et Indiennes, les enfants, étant, dans ce cas, libres de droit. Les Nègres libres tendent à se fondre dans les castas .

L’Église

L’unité religieuse des Indes est incontestable, mais ses limites apparaissent assez vite. L’Inquisition a pourchassé infatigablement judaïsants et luthériens, mais les Indiens – l’exception est de taille – échappent à sa redoutable compétence. Or l’évangélisation des indigènes, réalisée hâtivement par une poignée de religieux, reste souvent superficielle: elle n’a pas éliminé l’idolâtrie, ni évité de multiples formes de syncrétisme, où se mêlent inextricablement les rites catholiques et les pratiques autochtones. Entre les dévotions des paysans indiens et le christianisme authentique, subsiste un immense fossé que l’action pastorale, faute de prêtres connaissant les langues indigènes, est pour longtemps impuissante à combler.

Il est plus grave sans doute que l’Église des Indes, jusque dans ses activités traditionnelles de protection des Indiens, soit restée l’Église de la minorité blanche. Ni les efforts des franciscains, fondateurs du collège de Santa Cruz de Tlateloco destiné à l’éducation supérieure d’une élite indienne, ni les projets analogues des jésuites, n’aboutirent en effet à la création d’un clergé indigène: c’est tout à fait exceptionnellement que quelques Indiens arrivent à la prêtrise, et plus exceptionnellement encore à l’épiscopat. Cet échec est lourd de conséquences pour l’avenir de l’Amérique espagnole.

Vers la fin du XVIe siècle s’efface le rêve millénariste d’une nouvelle chrétienté indienne, qui eût restauré sur le nouveau continent les vertus de l’Église primitive. L’action missionnaire perd de son enthousiasme et de sa vigueur. L’Église militante et conquérante d’âmes cède de plus en plus la place à une Église établie, dominée par le clergé séculier, alourdie de richesses matérielles et plus soucieuse, dans l’ensemble, de la splendeur extérieure du culte que de conquête spirituelle. C’est sur les marches de l’empire espagnol, aux confins insoumis du Nouveau-Mexique, du Paraguay et des Californies, que se poursuit désormais l’activité des missions franciscaines et jésuites, sous des formes originales (reducciones ), mais somme toute marginales. Dans la structure sociale des Indes, l’Église n’est pas l’élément qui transcende les classes, les races et les castes, mais seulement l’alliée des possédants et la garantie de l’ordre colonial.

C’est dans le cadre de l’Église que sont créées les grandes institutions d’enseignement: universités (Lima et Mexico, 1551-1553), collèges des ordres mendiants et des jésuites, où se sont formées les élites intellectuelles des Indes, ainsi que les quelques grands écrivains qui ont apporté un accent nouveau aux lettres espagnoles: sor Juana Inés de la Cruz, Carlos de Sigüenza y Góngora, Pedro de Peralta Barnuevo.

Et c’est enfin dans l’architecture religieuse que se sont exprimées avec le plus de force les particularités artistiques hispano-américaines. Les schémas architectoniques importés d’Espagne s’enrichissent de formes nouvelles. L’art baroque notamment, dans les églises populaires des campagnes aussi bien que dans les grandes cathédrales des villes, constitue le témoignage le plus éclatant d’une sensibilité religieuse originale.

3. Le despotisme éclairé et les Lumières

Le XVIIIe siècle connaît en Amérique espagnole une période de mouvement et de transformations, qui contraste avec le climat général des époques antérieures et, surtout avec l’isolement des Indes et du monde hispanique au XVIIe siècle.

L’avènement au trône d’Espagne de Philippe V et de la dynastie des Bourbons s’accompagne, par la force même des choses, d’une certaine ouverture de l’Amérique au monde extérieur: l’alliance franco-espagnole entraîne la présence d’escadres françaises dans les ports des Indes; les armateurs de Saint-Malo en profitent pour se livrer à la contrebande à grande échelle dans la mer du Sud jusque vers 1720. Au traité d’Utrecht (1713), l’Angleterre, par la concession de l’asiento des esclaves et du « vaisseau de permission», se fait entrouvrir le marché des Indes. Ce sont autant de brèches sérieuses au monopole commercial espagnol; avec les marchandises étrangères pénètrent en Amérique des hommes, des livres, des idées.

Les réformes

À l’imitation des vice-rois et de leur entourage, la bonne société créole se laisse vite séduire par les modes françaises, au scandale des traditionalistes. Mais la pénétration des idées nouvelles, surtout après 1750-1760, est d’une bien plus grande conséquence. La «philosophie moderne», c’est-à-dire le cartésianisme, se substitue progressivement à la scolastique aristotélicienne dans les universités et les collèges. La Couronne favorise le progrès des connaissances par la création d’institutions savantes: chaires d’anatomie et de physique, jardins botaniques, collège des mines; elle autorise quelques voyages de savants étrangers (La Condamine, l’abbé Chappe, Humboldt) et organise elle-même des expéditions scientifiques (Malaspina, Mutis).

C’est que l’action réformatrice des Bourbons s’étend de la Péninsule à leurs royaumes d’Amérique. On commence par moderniser les organismes centraux de la monarchie espagnole et la lente machinerie des conseils: c’est ainsi que le Conseil des Indes se voit confiné dans ses attributions judiciaires en 1717. Ses conpétences administratives sont transférées à un véritable ministère, la «secrétairerie des Affaires des Indes» (Secretaría del Despacho de Indias ), plus rapide et plus efficace.

La réforme des institutions administratives des Indes est plus lente: après un premier essai avorté (1717-1723), on crée une vice-royauté de Nouvelle-Grenade (1739), puis celle du Río de La Plata (1776). Le système des intendances est étendu à l’Amérique malgré de fortes résistances: Cuba (1765), Caracas et la Louisane (1776), et après les missions d’inspection de Gálvez et d’Areche, Nouvelle-Espagne et Pérou (1784-1786). À la veille de l’indépendance, intendants et subdélégués se sont substitués à peu près partout aux alcaldes mayores prévaricateurs et déconsidérés. L’administration des intendants, plus honnête et plus efficace, permet à l’action du gouvernement de se faire mieux sentir à l’échelon local: elle implique aussi un renforcement de la centralisation rui ne va pas sans léser de nombreux intérêts, particulièrement ceux des criollos qui avaient partie liée avec les alcaldes mayores .

La réforme des finances royales des Indes (Real Hacienda ) fait l’objet de soins particuliers: les premières mesures, sous Philippe V, concernent les hôtels des Monnaies et l’approvisionnement en mercure. Mais, comme dans le domaine administratif, c’est sous Charles III que s’affirme une politique d’ensemble qui tend à moderniser l’administration financière et les méthodes comptables, et à accroître le rendement des impôts (loteries, monopole du tabac). Enfin l’administration fait procéder à partir de 1775 à une série d’enquêtes statistiques dont les résultats seront utilisés par Humboldt.

L’État intervient aussi pour stimuler l’activité économique; il crée des compagnies de commerce (Compañia Guipuzcoana de Caracas , 1728; Compañia de La Habana , 1740; Real Compañia de Filipinas , 1785). Le monopole andalou du commerce maritime est remis en question: en 1717, la Casa de contratación est transférée à Cadix, qui avait remplacé Séville en 1680 comme port de départ et d’arrivée des flottes. En 1765, Cadix partage ce privilège avec neuf autres ports espagnols. Enfin, en 1778, le «Règlement du commerce libre» supprime toutes les restrictions au trafic entre l’Espagne et l’Amérique, tout en maintenant l’interdiction du commerce entre les Indes et l’étranger.

Le signe le plus apparent de l’expansion économique est le développement de la production de métaux précieux. L’État se préoccupe d’aider les mineurs et organise à Mexico en 1770 une corporation privilégiée, le Cuerpo de Mineria . La découverte ou la remise en exploitation de nombreuses mines fait de la Nouvelle-Espagne le premier producteur d’argent du monde: l’hôtel des Monnaies de Mexico frappe pendant l’année 1804 vingt-sept millions de piastres (l’équivalent de 135 millions de francs germinal): la production mexicaine d’argent a sextuplé depuis le début du XVIIIe siècle et représente environ la moitié de la production mondiale.

Il est difficile d’apprécier avec une semblable précision les progrès de l’agriculture, du moins la hausse considérable du produit des dîmes permet-t-elle de conclure à leur réalité. L’Amérique du XVIIIe siècle semble donc connaître une remarquable prospérité économique.

Les contradictions

Pourtant la politique de réformes n’est pas exempte de sérieuses contradictions internes. Son souci du bien public et ses ambitions philanthropiques n’impliquent en effet aucun libéralisme politique. Dans le programme du «despotisme éclairé», la volonté d’absolutisme l’emporte sur les Lumières: le monarque se considère comme le seul juge du véritable intérêt de ses sujets qui, selon le mot d’un vice-roi du Mexique, «sont nés pour se taire et pour obéir».

Mais, en même temps, les conséquences de la polititique réformatrice tendent, par la force même des choses, à ouvrir l’Amérique à toutes les influences extérieures. La pensée philosophique des Lumières atteint les élites criollas : toutes les prohibitions sont impuissantes à empêcher les livres de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, de l’abbé Raynal, de pénétrer aux Indes. On les trouve dans les bibliothèques particulières, et même dans celles de très hauts personnages, vice-rois, évêques, chanoines, officiers royaux, que l’Inquisition est hors d’état de poursuivre.

Ces lectures étaient évidemment fort propres à susciter dans la société créole, riche, cultivée, mais tenue à l’écart des décisions politiques et administratives, un esprit de critique et de revendication. La création en Amérique de «sociétés de pensée», à l’exemple des «sociétés économiques des Amis du Pays» d’Espagne, la fondation de gazettes et de périodiques scientifiques témoignent de la fermentation d’esprit des élites locales et de l’intérêt qu’elles portent aux affaires publiques.

La politique de Charles III heurte plus d’une fois l’opinion publique des Indes: ainsi l’expulsion des jésuites en 1767, qui provoque quelques soulèvements populaires, cruellement réprimés, et la sourde opposition de l’aristocratie urbaine. La visita d’Areche au Pérou (1777-1781) rencontre d’efficaces résistances et se solde par un échec.

La prospérité même de l’économie ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie général. La stagnation des salaires, le péonage pour dettes restent le lot des classes populaires. Les exactions des corregidores provoquent au Pérou la formidable insurrection indigène de Tupac Amaru (1780) tandis que la famine de 1784-1785 met à nu la misère des Indiens de Nouvelle-Espagne. Les habitants des Indes se persuadent que les richesses de l’Amérique sont exploitées au seul profit d’une Espagne lointaine et à des fins politiques qui leur sont étrangères. Il est vrai qu’en Nouvelle-Espagne le montant des revenus de la couronne quadruple de 1763 à 1792 et que la mission d’Areche au Pérou avait pour premier objectif de réorganiser la Real Hacienda et d’en améliorer le rendement. En même temps, l’immigration péninsulaire connaît une nouvelle poussée en direction de l’Amérique: jamais les gachupines détestés et enviés n’ont paru aussi nombreux aux yeux des créoles, jamais ces derniers n’ont éprouvé avec plus de force un sentiment d’aliénation.

C’est la conjonction du mécontentement créole, du déracinement des castas et de la misère indienne qui explique en grande partie l’explosion des guerres d’indépendance. À l’imposant édifice des Indes espagnoles de la fin du XVIIIe siècle, tel que nous le décrivent les livres de Humboldt, il manque sans doute des facteurs de cohésion plus puissants que le seul loyalisme monarchique. Les réformes du «despotisme éclairé» ont remédié aux insuffisances de l’administration des Indes et facilité la reprise de l’économie. Elles n’ont pas cherché à résoudre les problèmes sociaux du monde colonial, et sans doute ne le pouvaient-elles pas. C’est dans les contradictions internes de la société coloniale, exaspérée par l’effet de la politique de réformes, qu’il faut chercher l’origine des mouvements qui détruisent, de 1808 à 1824, l’édifice impérial de l’Amérique espagnole.

4. L’indépendance

L’émancipation des colonies américaines de l’Espagne, au début du XIXe siècle, fut un événement gigantesque: un empire s’effondrait qui avait été, durant trois siècles, un des facteurs essentiels de la grande politique internationale, en même temps qu’un des enjeux les plus disputés des conflits entre nations impérialistes. Moins d’un demi-siècle après l’indépendance des États-Unis d’Amérique du Nord, naissait, hors d’Europe, une nouvelle constellation d’États nationaux.

Il ne semble pas que les contemporains aient immédiatement mesuré l’étendue et la portée de ces bouleversements. Plongés dans le tourbillon des grandes guerres de l’Empire, beaucoup n’ont vu dans la révolte des «patriotes» américains qu’une séquelle lointaine des luttes entre l’Europe et Napoléon. Pour les hommes d’État anglais, les mieux renseignés sans aucun doute et les plus attentifs aux événements du Nouveau Monde, c’était avant tout l’occasion longtemps attendue d’élargir l’empire commercial de la Grande-Bretagne par la conquête économique d’un marché aux dimensions continentales.

Mais il fallait le coup d’œil de Napoléon pour prévoir dès 1812 – et alors que les insurgentes étaient encore loin de l’avoir emporté – que l’indépendance de l’Amérique espagnole allait modifier, à long terme, le rapport des forces dans le monde, pour le plus grand profit non de l’Angleterre, mais des États-Unis. La disparition de l’empire espagnol est en effet, pour quelques décennies, un succès pour l’expansion mercantile de la Grande-Bretagne; mais, sur le plan politique, elle assure pour l’avenir l’hégémonie des États-Unis sur le continent américain et traduit ainsi, fondamentalement, un échec des puissances européennes.

Il est d’usage de désigner par l’expression «indépendance de l’Amérique espagnole», l’ensemble des événements qui ont eu pour théâtre les possessions américaines de la couronne d’Espagne de 1808 à 1824. Mais cette formule commode n’éclaire que très mal la complexité des phénomènes politiques et sociaux qu’elle prétend résumer. Que la crise de l’empire espagnol ait été générale, et ses manifestations simultanées – du moins à leurs débuts – voilà qui n’est guère contestable. Mais il serait difficile de pousser plus loin un effort de généralisation: les dimensions de l’espace continental, le caractère hétérogène des réalités sociales de l’Amérique coloniale tendent à fractionner cette immense guerre civile en une série de conflits régionaux, qui ne peuvent que très exceptionnellement dépasser les horizons, déjà fort larges, des différentes vice-royautés. Sauf dans leur dernière campagne, les insurgés d’Amérique du Sud n’ont pratiquement pas pu coordonner leurs actions politiques et militaires. Ils n’ont jamais agi de concert avec les révoltés du Mexique et d’Amérique centrale. Il n’y a pas une guerre hispano-américaine d’indépendance, mais plusieurs, le plus souvent sans liaison effective dans l’espace et déphasées dans le temps. Car les événements n’ont pas marché au même rythme d’un bout à l’autre du continent, ni mis en jeu les mêmes forces et les mêmes intérêts, et il serait vain de vouloir établir des parallélismes que démentent la chronologie et le jeu des antagonismes sociaux: aux succès relativement aisés des «patriotes» du Río de La Plata, dès 1810, s’opposent aussi bien les péripéties dramatiques de la lutte dans la vice-royauté de Nouvelle-Grenade (territoires du Venezuela et de l’actuelle Colombie) que l’inexpiable guerre civile qui déchire le Mexique des années durant, ou l’attitude de loyalisme tenace qui caractérise longtemps le Pérou, dernier réduit de la puissance coloniale espagnole.

Si tentant que puisse paraître un parallèle auquel invitent une commune appartenance continentale et une chronologie trop vite interprétée, l’émancipation de l’Amérique espagnole n’est nullement une version ibéro-américaine de la révolution des treize colonies anglaises d’Amérique du Nord. Pour en comprendre la signification, il faut évidemment partir des structures sociales particulières de l’Amérique espagnole, telles qu’elles étaient issues de trois siècles de colonisation.

Le premier problème est donc celui des origines, profondes ou immédiates, de ce que l’on a parfois appelé – à tort sans doute – la révolution de l’Indépendance.

Quant au déroulement des événements, il peut être reconstitué autour de trois théâtres principaux. Le premier est le Mexique, dont le destin se joue, comme en un champ clos, pendant les onze années qui séparent l’insurrection paysanne de 1810 et le coup d’État conservateur de 1821. En Amérique du Sud, les deux centres moteurs de l’émancipation sont le Venezuela, autour de Caracas, et le Río de La Plata, autour de Buenos Aires: c’est de ces deux foyers que Bolívar, par l’Équateur, et San Martín par le Chili, conduiront l’assaut final contre le Pérou.

Ce cloisonnement dans l’espace donne à la lutte un aspect particulièrement complexe: mais la confusion est aggravée par la multiplicité des clivages sociaux qui se manifestent tout au long du conflit. Il n’est pas une caste ni une classe qui ne se soit à quelque degré partagée entre partisans et adversaires de l’indépendance; et encore faudrait-il tenir compte des multiples volte-face individuelles. Les antagonismes raciaux et sociaux présentent d’ailleurs, suivant les régions, des caractères très différents: les structures ethniques, et les hiérarchies sociales ne sont pas partout les mêmes, et des événements récents, parfois dramatiques – ainsi la révolte de Tupac Amaru au Pérou – ont pu commander par contrecoup l’attitude des milieux créoles devant l’insurrection.

Mais le sort de l’empire espagnol ne s’est pas seulement décidé au cours de cette longue et confuse «guerre civile hispano-américaine». La chronologie des guerres d’Indépendance est inséparable de l’évolution de la conjoncture internationale. C’est l’occupation de la péninsule Ibérique par les armées françaises qui livre l’Amérique a elle-même et provoque le déclenchement de la crise en 1808-1810; la défaite de Napoléon et la restauration de Ferdinand VII permettent à la métropole, à partir de 1814, de soutenir ses partisans en Amérique et de reconquérir provisoirement la plupart de ses positions. Mais c’est le contrecoup de la révolution libérale espagnole de 1820 qui assure, en définitive, le succès des insurgés, appuyés plus ou moins ouvertement par la Grande-Bretagne et les États-Unis.

C’est le résultat de ce double conflit, interne et externe, qui détermine pour plus d’un siècle la signification sociale et internationale de l’indépendance de l’Amérique espagnole et oriente de façon décisive l’avenir des nouvelles nations.

Les origines

Il existe un schéma traditionnel des origines de l’indépendance hispano-américaine: c’est celui qu’a établi dans le courant du XIXe siècle une historiographie d’inspiration libérale et de caractère le plus souvent polémique, schéma encore généralement accepté.

Pour n’en retenir que les traits essentiels, disons qu’il attribue à trois causes principales la naissance des mouvements d’indépendance: les abus du régime colonial, l’influence des Lumières, l’exemple des révolutions américaine et française.

Sur le premier point, on ne fait guère que reprendre la longue liste des doléances que les élites créoles avaient maintes fois exprimées: monopole commercial au profit exclusif de la métropole; accaparement des grandes charges administratives et ecclésiastiques par les gachupines ; excès de la fiscalité royale; tyrannie administrative des vice-rois, des audiences et des intendants; concentration à Madrid de tous les pouvoirs de décision.

À ce tableau dont les ombres sont complaisamment soulignées, on oppose les multiples témoignages de la participation de l’Amérique au mouvement intellectuel du siècle des Lumières: fondation d’académies et de sociétés de pensée dans les principaux centres urbains; publication de gazettes et de revues savantes et philanthropiques; diffusion du christianisme moderniste de Feijoo; croissance numérique d’une élite créole éclairée qui apparaît ainsi digne d’assumer son propre destin.

Le refus d’un système archaïque et injuste et l’exigence optimiste d’une société nouvelle en pleine croissance se renforcent ainsi mutuellement et créent un climat politique complexe, où les révolutions américaine et française auraient rencontré un écho particulièrement profond. Il est bien vrai que quelques-uns des textes les plus représentatifs de la pensée des insurgents américains – le Common Sense de Thomas Paine, les écrits de Jefferson – ont assez largement circulé en Amérique espagnole. Et l’on sait qu’Antonio Nariño, l’un des précurseurs de l’indépendance colombienne, imprima et fit circuler clandestinement, dès 1793-1794, le texte de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen , qu’il avait lui-même traduite en espagnol.

Les mêmes influences idéologiques se retrouvent à l’évidence dans les proclamations et les textes constitutionnels élaborés par les insurgés américains: le premier congrès vénézuélien (1811) suit le modèle de la Déclaration d’Indépendance de Philadelphie; la constitution d’Apatzingán (1814), expression la plus achevée du mouvement révolutionnaire des libéraux mexicains, reprend quelques-uns des articles de la Déclaration française des droits de l’homme. L’indépendance hispano-américaine apparaît, dans cette perspective, comme l’héritière directe des Lumières du XVIIIe siècle et comme une revendication des forces de progrès contre une Espagne en laquelle s’incarneraient toutes les tares de l’Ancien Régime.

Longtemps acceptée sans discussion, du moins dans ses grandes lignes, cette vue des choses a été sérieusement mise en question. L’historien français Pierre Chaunu l’a soumise à une critique vigoureuse, et, sans lui dénier une part de vérité, il en conteste radicalement la valeur d’explication.

Il lui reproche essentiellement de ne pas tenir compte de la complexité des sociétés hispano-américaines et de refléter seulement l’idéologie et les intérêts d’une petite minorité, celle des créoles blancs et des couches supérieures des castas qui cherchent à s’identifier aux créoles dans leur position dominante. Au début du XIXe siècle, les créoles blancs et assimilés représentent environ un cinquième de la population de l’Amérique espagnole. Eux seuls sont en mesure de revendiquer, contre les immigrants espagnols, la meilleure part des places et des profits du système colonial. Encore faut-il éviter de se laisser prendre aux arguments des textes de propagande: à la veille de l’Indépendance, la fortune de l’Amérique coloniale est, pour l’essentiel, aux mains de la minorité créole: mines, haciendas , commerce intérieur, Le monopole même du commerce maritime, d’ailleurs sérieusement entamé depuis 1796, profite moins à la métropole qu’à une poignée de grands marchands parmi lesquels les créoles sont aussi riches et plus nombreux que les Espagnols.

Dans la mesure incontestable, mais limitée, où l’Amérique a participé aux Lumières, ce mouvement intellectuel n’a touché qu’une élite urbaine, fraction numériquement infime de la minorité créole. La masse des Indiens et des castas , dont le sort misérable ne fait pas de doute, a des soucis plus humbles et plus dramatiques: se procurer sa subsistance quotidienne, tenter d’échapper à une servitude qui est moins le fait d’une métropole lointaine que des oligarchies locales – créoles, précisément. Ces problèmes n’apparaissent guère, sauf au Mexique, dans la littérature polémique de l’Indépendance.

En fait, le schéma traditionnel de l’émancipation hispano-américaine reproduit, sommairement et abusivement, celui de l’indépendance des colonies anglaises d’Amérique du Nord. Il repose sur le postulat d’un conflit entre la métropole espagnole et des colonies à peu près unanimes dans leur révolte. Dans cette perspective, l’historiographie nationaliste d’Amérique latine tend à interpréter comme signes avant-coureurs de l’Indépendance tous les troubles qui ont agité les possessions espagnoles au cours du XVIIIe siècle et qui s’expliquent sans difficulté par des raisons locales ou spécifiques: soulèvement de Caracas contre la Compañia Guipuzcoana (1749), émeutes contre la fiscalité indirecte des alcabalas (Quito, 1765; Nouvelle-Grenade, 1780-1781), agitation populaire à la suite de l’expulsion des jésuites (Mexique, 1767), révoltes endémiques de nègres marrons. Le soulèvement de Tupac Amaru lui-même, qui ébranle le Pérou en 1780-1781, est souvent considéré comme la première manifestation d’un sentiment national péruvien, alors qu’il est avant tout une réaction désespérée des masses indiennes contre les exactions des corregidores et des Blancs exploiteurs: la terreur qu’il a provoquée chez les privilégiés explique vraisemblablement la persistance ultérieure du loyalisme créole envers la couronne espagnole.

Rien dans tous ces événements qui justifie l’interprétation de l’Indépendance comme une guerre entre colonies et métropole. Le conflit qui déchire l’Amérique est d’abord une guerre civile; sa durée même en est une preuve supplémentaire, alors que l’Espagne est hors d’état de procéder à une reconquête militaire de son empire. L’explication réelle de la rupture est donc ailleurs, dans la convergence dramatique de plusieurs facteurs: les uns, structurels, ne sont autres que les tensions internes, déjà anciennes, de la société coloniale; les autres, accidentels, relèvent d’un extraordinaire concours de circonstances: l’extension à l’Espagne des guerres napoléoniennes et l’effondrement subit de l’État dans la Péninsule.

Si l’on s’efforce de dépasser les analogies superficielles, il est clair que la crise de l’Amérique espagnole est sortie d’une transformation en profondeur de la société coloniale, et d’abord de la croissance vigoureuse du groupe des créoles, qui représentent une part de plus en plus importante d’une population totale elle-même en expansion.

Les Blancs, immigrés ou criollos , ne forment guère que 0,5 p. 100 de la population de l’Amérique espagnole vers la fin du XVIe siècle; 10 p. 100 au plus vers 1650. À la fin du XVIIIe siècle, sur une population totale d’une quinzaine de millions d’habitants, ils sont plus de trois millions, dont 150 000 Espagnols immigrés de fraîche date. Le Blanc, à la veille de l’Indépendance, c’est donc avant tout le créole.

La proportion des Blancs présente des variations géographiques notables: elle est très forte, de l’ordre du tiers de la population totale, dans les régions périphériques de l’Amérique du Sud: vice-royauté du Río de La Plata et capitainerie générale du Chili, vice-royauté de Nouvelle-Grenade. Ce sont précisément les zones où les patriotes, passés très tôt à l’action, l’emportent le plus facilement. Par contraste, c’est dans le Pérou si longtemps loyaliste que les Blancs sont le moins nombreux, probablement moins de 15 p. 100. Au Mexique enfin, où ils forment plus du cinquième de la population, ils doivent tenir compte de la présence d’une masse indienne en voie de récupération démographique – elle a sans doute doublé en un siècle et demi – et de castas en forte expansion: de là, sans doute, leurs divisions et le cours dramatique que prennent les événements.

Nombreux, puissants et riches, les créoles tendent à affirmer depuis longtemps leur prépondérance sur la masse misérable et méprisée des populations de couleur. Car la hiérarchie sociale de l’Amérique espagnole, en dépit d’un très large métissage – et peut-être à cause de lui – se fonde avant tout sur des minutieuses différenciations raciales. Le fait nouveau est que les créoles refusent désormais de partager leur prépondérance de fait avec la petite minorité des Espagnols péninsulaires. Il est vrai que ces derniers, qui ne sont qu’un groupe restreint en regard de la masse créole, n’ont jamais été si nombreux: la vive reprise, à partir de 1780, de l’immigration péninsulaire vers l’Amérique aboutit évidemment, dès la deuxième génération, au renforcement du peuplement créole; mais, à court terme, elle est génératrice de tensions à l’intérieur du groupe dominant des Blancs. Car les nouveaux venus – parmi eux, beaucoup de Galiciens, quelques Catalans – s’ils ne peuvent disputer aux créoles la possession des mines et des grands domaines fonciers, les concurrencent sérieusement dans le secteur commercial et cherchent à accaparer les fonctions administratives. Enfin, dans l’échelle des valeurs qui gouverne le monde colonial, leur qualité d’Européens – et donc de Blancs incontestables – les situe au sommet de la hiérarchie ethno-sociale. Dans l’opposition que leur manifestent les créoles, il entre sans aucun doute beaucoup de jalousie et des sentiments inavoués d’infériorité.

Si les créoles supportent mal la concurrence des nouveaux immigrants, ils admettent moins facilement encore les conséquences des réformes administratives que les ministres «éclairés» de Charles III mettent progressivement en place dans toute l’Amérique: d’autant que les gachupines , enviés et détestés à la fois, sont les meilleurs agents de cette reconquête administrative de l’Amérique par sa métropole. Quand les ressorts de l’absolutisme espagnol s’étaient progressivement détendus, dans le courant du XVIIe siècle, les créoles en avaient été les premiers bénéficiaires: ils avaient pu pratiquer impunément la contrebande commerciale, éluder leurs obligations fiscales, tourner plus facilement les dispositions par lesquelles les lois des Indes tentaient de protéger les Indiens contre l’exploitation des colons: en bref, ils s’étaient constitués en oligarchie dominante du monde colonial et s’en étaient approprié les profits. La réforme de la fiscalité, l’installation du système des intendances, l’action des vice-rois et des visitadores – dont plusieurs furent de grands administrateurs, mais qui, tous, jusqu’aux plus médiocres, étaient d’obéissants serviteurs des ministres de Madrid – rendent plus étroit et plus efficace le contrôle de la métropole. Ces progrès de la centralisation administrative lésaient trop d’intérêts locaux parmi les bénéficiaires de l’ancien état de choses pour ne pas provoquer chez eux de durables rancœurs.

Mais la distance est grande du mécontentement à l’insurrection, de la fronde intellectuelle à la rupture sans retour. Seuls quelques conspirateurs isolés, précurseurs voués à l’échec – Miranda, Nariño – rêvent avant 1800 d’une indépendance appuyée sur l’alliance anglaise. Les élites de l’Amérique espagnole, même lorsqu’elles sont nourries de l’idéologie politique des Lumières, sont mal préparées à l’indépendance: elles n’ont aucune expérience d’un véritable self-government à l’anglo-saxonne; elles n’ont jamais songé à intégrer dans une société rénovée les classes opprimées des Indiens et des castas , et l’économie extravertie de l’Amérique est un facteur de dépendance et non d’autonomie. L’action des créoles est née non de la volonté d’appliquer un programme, mais des circonstances; l’indépendance s’est faite dans des conditions défavorables qui allaient hypothéquer lourdement l’avenir des nouvelles nations.

La première phase du conflit (1808-1815)

En 1796, par le traité de San Ildefonso, Godoy scellait l’alliance paradoxale de la monarchie espagnole et de la France révolutionnaire. La première conséquence en est que, pour plus de dix ans, le blocus maritime anglais coupe l’Espagne de ses possessions d’outre-mer. L’Amérique est, en fait, livrée à elle-même et s’ouvre au commerce des neutres, c’est-à-dire avant tout aux navires des États-Unis. Il n’en est que plus significatif que cet isolement n’ait pas abouti à une rupture entre la métropole et ses royaumes des Indes. Les tentatives anglaises d’invasion du Río de La Plata, en 1806-1807, sont repoussées par la résistance unanime de la population.

Tout change quand l’engrenage des ambitions napoléoniennes entraîne l’occupation, par les armées françaises d’abord, du Portugal, puis de l’Espagne elle-même. Au coup de force de Bayonne et à l’intronisation de Joseph Bonaparte répond l’insurrection générale du peuple espagnol (avr.-juill. 1808).

En août et septembre, les nouvelles des événements d’Espagne parviennnent en Amérique, à la fois par les journaux anglais et par les communications officielles françaises. Si certains vice-rois – Liniers à Buenos Aires, Iturrigaray à Mexico – et quelques hauts fonctionnaires ont pu balancer un instant, la réaction est unanime: l’Amérique reste fidèle à Ferdinand VII, les émissaires de Napoléon et de Joseph Bonarparte sont emprisonnés ou expulsés.

Mais la disparition de la monarchie légitime créait un vide politique que l’autorité mal établie de la Junta espagnole ne suffisait pas à remplir. L’opinion publique américaine – entendons celle des notables de l’oligarchie créole – a trouvé voix au chapitre devant la carence et l’affolement des autorités administratives: elle ne cessera de mener le jeu.

Comment en est-on venu, en moins de deux ans, du loyalisme hautement proclamé aux revendications d’autonomie ou d’indépendance? La vacance du pouvoir traditionnel laisse presque partout le champ libre à l’action de minorités résolues à profiter de l’occasion et à relever une souveraineté que la monarchie n’avait pas su conserver.

Les événements d’Europe aggravent la situation: en 1809-1810, les succès militaires français réduisent la Junta insurrectionnelle à se confiner dans Cadix. L’autorité qu’elle prétend exercer sur l’Amérique est inexistante et d’ailleurs contestée par les patriotes américains. En outre, Napoléon, ne pouvant rallier les colonies à sa cause, joue résolument dès 1809 la carte de l’indépendance hispano-américaine.

Dès le 19 avril 1810, à l’annonce des désastres d’Espagne, un cabildo abierto , à Caracas, animé par les notables créoles, élimine l’autorité du capitaine général, se constitue en «junte conservatrice des droits de Ferdinand VII», prend en charge le gouvernement du Venezuela et appelle à l’action toutes les municipalités d’Amérique. Mais les événements marchent désormais d’eux-mêmes: sur l’initiative du cabildo de Buenos Aires et des patriotes radicaux, une junte se substitue au vice-roi de La Plata, le 25 mai 1810. Du Venezuela, le mouvement s’étend à Bogotá (20 juillet); en septembre, à Santiago, les patriotes chiliens suivent l’exemple de ceux de Buenos Aires.

Cette suite de succès des patriotes présente des caractères communs: les créoles l’ont emporté facilement dans des centres urbains où ils formaient l’élément majoritaire; même lorsque la démission des autorités régulières a été obtenue sous la pression de la foule, leur victoire n’a pas entraîné d’effusion de sang. Quant à la référence aux droits de Ferdinand VII, elle n’est guère qu’une clause de style et dissimule à peine la volonté des créoles de conduire désormais leurs propres affaires.

Que le mouvement ait été avant tout le fait des créoles paraît bien démontré, a contrario, par le cours des événements dans les régions où ils n’étaient pas en nombre et où leur action eût abouti à compromettre un équilibre social fragile. C’est ainsi que le Pérou ne bouge pas: la fermeté du vice-roi Abascal y est bien pour quelque chose, mais plus encore sans doute le maintien de la solidarité interne du groupe des Blancs: Espagnols et créoles ne voulaient pas risquer d’ouvrir la voie à un nouveau Tupac Amaru qui eût pu soulever la majorité indigène de la population.

Le cas du Mexique est particulièrement révélateur: l’insurrection y éclate le 16 septembre 1810. Elle coïncide donc avec le mouvement des créoles en Amérique du Sud, mais elle est de nature profondément différente: elle entraîne des masses populaires d’Indiens et de sang-mêlé et elle prend aussitôt le caractère d’une guerre sanglante qui remet en question l’ordre social. Le Mexique n’en est venu à cette situation explosive que parce que les créoles n’ont pu y faire prévaloir leur politique, comme ils l’avaient fait ailleurs. Dès le mois d’août 1808, les plus actifs d’entre eux, Verdad, Azcarate, le P. Talamantes, avaient tenté d’obtenir qu’une junte y assumât provisoirement le pouvoir. L’opposition de l’audience (audiencia ), du consulat et des milieux espagnols fit échouer leur projet: par un véritable contre-coup d’État, l’audience, en septembre 1808, déposa le vice-roi Iturrigaray qui inclinait du côté des partisans de la junte. Sous l’autorité nominale de vice-rois comme Garibay ou l’archevêque Lizana y Beaumont, le pouvoir réel est détenu par l’audience et les milieux loyalistes. Il ne restait plus aux créoles que la voie des conspirations: celle qu’avaient préparée à Queretaro et à San Miguel el Grande un groupe de créoles éclairés – le curé Hidalgo, le corregidor Miguel Domínguez, plusieurs officiers, dont Allende – devait éclater le 1er octobre 1810: les conjurés espéraient entraîner des régiments dont les officiers leur étaient acquis et rallier à leur cause la majorité des créoles libéraux. Découverts et menacés d’arrestation, ils durent se résoudre à une action précipitée. Au matin du 16 septembre, Hidalgo soulève ses ouailles du village de Dolores, en majorité Indiens et métis: appuyé sur de telles troupes, le mouvement débordait désormais les intentions de ses initiateurs. Ces foules mal armées – paysans indiens des haciendas, ouvriers des mines de Guanajuato – ne suivaient pas Hidalgo pour combattre en faveur du gouvernement représentatif ou de l’indépendance: elles protestaient contre les abus dont elles étaient les victimes et, donc, à leur manière, contre le système social tout entier. Incapables de résister, après quelques succès initiaux, à la contre-offensive des troupes régulières, elles ne pouvaient manquer en revanche de semer la panique parmi les possédants, espagnols ou créoles. Privé des appuis sur lesquels il avait primitivement compté, Hidalgo prend, peut-être malgré lui, et à coup sûr malgré certains de ses lieutenants, des positions radicales: suppression du tribut indigène, abolition de l’esclavage. Contre lui, la société coloniale mobilise toutes ses forces: condamné par l’Église, il succombe à l’assaut des régiments de Calleja, soutenus par les milices que les grands propriétaires avaient recrutées parmi les travailleurs de leurs haciendas; capturé en mars 1811, il est fusillé le 30 juillet ainsi que ses principaux lieutenants.

Son action fut relayée et accentuée par celle de Morelos, prêtre comme lui, mais issu d’une caste de sang-mêlé: à la tête de troupes très mobiles, et servi par un très réel talent militaire, il tient le sud du Mexique jusqu’à la fin de l’année 1815. Son programme politique mène à sa conclusion logique le mouvement lancé par Hidalgo: le congrès de Chilpancingo proclame l’indépendance du Mexique (6 novembre 1813) et élabore la constitution promulguée à Apatzingán en octobre 1814. À l’idéologie libérale et individualiste héritée du XVIIIe siècle, Morelos joint un souci assez remarquable de réforme sociale: des grands caudillos de l’indépendance hispano-américaine, il est le seul qui se soit sérieusement proposé de relever le niveau de vie des masses indigènes. Il eût pu être le chef d’une véritable révolution radicale mais, comme Hidalgo, il est pris et fusillé, en 1815. Avec lui disparaît une grande espérance et le plus sûr appui des classes populaires.

En Amérique du Sud, les patriotes connaissaient des fortunes diverses. Au Venezuela, le mouvement s’était étendu de Caracas à la plupart des villes; l’arrivée de Miranda, auréolé de sa participation à la Révolution française, la pression de la Société patriotique, à laquelle appartient Bolívar, décident le congrès convoqué par la junte à proclamer l’indépendance des Provinces unies du Venezuela (7 juillet 1811). Ce fut le signal de la guerre entre les loyalistes, maîtres de quelques centres urbains (Valencia, Maracaibo), et les patriotes encore mal organisés. Ni le congrès, ni Miranda n’étaient de taille à mener efficacement la lutte. Les premières défaites de Miranda, le tremblement de terre de mars 1812 – exploité par les loyalistes comme un signe du ciel – jettent le désarroi et la dissension dans le camp des patriotes. Monteverde contraint Miranda à capituler (juillet 1812), tandis que la plupart des chefs insurgés sont pris ou s’exilent en Nouvelle-Grenade, où les patriotes sont encore les maîtres. C’est de ce refuge que Bolívar reprend l’offensive en mai 1813; une brillante campagne de quelques semaines lui rouvre le chemin de Caracas où il rentre en vainqueur le 6 août. Maître des villes, il ne l’était pas de tout le pays: les lieutenants de Monteverde, Boves et Morales, réussissent à soulever contre l’aristocratie et la bourgeoisie urbaine des créoles la masse des hommes de couleur, et plus particulièrement des llaneros , éleveurs à demi nomades des grandes plaines de l’intérieur. À la tête de ces bandes de cavaliers, les chefs loyalistes mènent une guerre d’extermination, à laquelle les patriotes répondent avec une égale cruauté. En juillet 1814, après une année de lutte féroce, Bolívar évacue Caracas et se réfugie une deuxième fois en Nouvelle-Grenade: le Venezuela, ravagé par trois années de guerre, paraît définitivement dompté.

La junte de Buenos Aires avait été plus heureuse. Elle avait réussi à briser la résistance des loyalistes, sans pouvoir toutefois exercer une autorité incontestée sur tous les territoires de l’ancienne vice-royauté de La Plata: le Paraguay lui échappe, qu’un dictateur, Rodríguez Francia, réussira à tenir isolé du monde pendant des années; et, aussi l’ancienne Banda Oriental , l’Uruguay, où Artigas s’efforce de résister aux empiètements des Portugais du Brésil. Les querelles intérieures qui divisent les patriotes de Buenos Aires ne les empêchent pas cependant de conserver le contrôle des territoires qui formeront la république Argentine.

Mais, vers 1814-1815, le mouvement des patriotes est partout en reflux: les Espagnols ont écrasé les révolutionnaires du Mexique et reconquis le Venezuela; ils avaient su repousser les tentatives des Argentins pour envahir le haut Pérou. Agissant depuis le réduit central péruvien, les loyalistes passent à la contre-offensive: O’Higgins est chassé du Chili et doit se replier sur Mendoza, où les forces de San Martín le sauvent de l’écrasement. Menacée par une offensive venue du Pérou, la Nouvelle-Grenade est déchirée par des luttes confuses entre les patriotes. En 1815-1816, l’expédition de Morillo, envoyé d’Espagne avec une petite armée, la soumet à son tour.

La victoire des patriotes (1816-1824)

Militairement, l’Espagne et les loyalistes semblent avoir gagné la partie. Ils ne tarderont pas à la perdre sur le plan politique. Ferdinand VII n’eut ni la générosité ni l’intelligence de faire à ses sujets américains les quelques concessions qui auraient pu récompenser les loyalistes de leur fidélité, et rallier, parmi les hésitants et les vaincus, ceux qui n’aspiraient qu’à la paix. Ce conservatisme étroit ainsi que les excès de la répression ne pouvaient que servir la cause des patriotes.

Ceux-ci reprennent la lutte dès 1816. San Martín, solidement installé à Mendoza, a su préparer, à l’écart des querelles politiques de Buenos Aires, une armée efficace et bien entraînée. Bolívar et les patriotes venezuéliens peuvent s’appuyer, dans leurs tentatives de reconquête, sur les Antilles britanniques.

Car les insurgés bénéficient désormais d’appuis extérieurs: avant tout, du soutien de l’Angleterre. L’Amérique espagnole était devenue, de 1808 à 1812, un débouché essentiel pour le commerce britannique; l’accroissement de ses exportations en direction de ce marché avait permis à l’Angleterre de compenser les effets du blocus continental sur son économie. Elle ne pouvait donc que souhaiter en éliminer complètement l’Espagne. Mais les nécessités de la lutte contre Napoléon lui commandaient, du moins jusqu’en 1815, de ménager les intérêts de ses alliés espagnols. À partir de 1816, l’économie anglaise est en proie à de sérieuses difficultés: il n’en est que plus important pour elle de s’assurer définitivement le marché ibéro-américain. Le gouvernement anglais apporte aux patriotes une aide discrète, mais décisive, par la fourniture d’armes, des prêts d’argent et l’octroi de facilités diverses. D’Europe et des États-Unis arrivent aussi des volontaires, militaires que le retour de la paix laisse sans emploi, libéraux désireux de combattre pour la liberté des peuples. En 1817, Monroe reconnaît aux insurgés du Venezuela la qualité de belligérants.

En mai 1816, Bolívar débarqua au Venezuela pour une nouvelle campagne. Malgré les luttes intestines qui ne cessaient de diviser le camp des patriotes, un de ses lieutenants, Paez, sut rallier à la cause des insurgés la majorité des llaneros . Bolívar ne réussit pas à emporter Caracas, mais il put fixer sa capitale à Angostura, en juillet 1817, et organiser politiquement le Venezuela, dont il ne contrôlait pourtant qu’une partie (1818-1819). En juillet 1819, il franchit les Andes, défit les Espagnols à Boyaca (7 juillet) et prit Bogotá (10 août) où il proclama la république de Colombie. En décembre 1819, le congrès d’Angostura, où figuraient des députés colombiens, approuvait la loi fondamentale de la république de Colombie qui réunissait en un seul État, sous la présidence de Bolívar, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela et la province de Quito. En 1821, la bataille de Carabobo (24 juillet) et la prise de Caracas mettaient fin à la domination espagnole: seules quelques places et quelques guérillas devaient se maintenir jusqu’en 1823.

À l’autre bout du continent, San Martín mène une campagne parallèle: en janvier et février 1817, son armée et les patriotes chiliens d’O’Higgins franchissent les Andes, occupent Santiago et Conception. Le 5 avril 1818, la bataille de Maipu assure l’indépendance du Chili, qui devient ainsi la base indispensable pour l’invasion du Pérou. Assuré de la tranquillité de ses arrières (la révolution libérale en Espagne empêchait le départ du corps expéditionnaire réuni par Ferdinand VII), San Martín se constitue une petite flotte commandée par le marin anglais Cochrane et débarque au Pérou en septembre 1820. Après des luttes confuses, où alternent campagnes militaires et négociations, San Martín occupe Lima (12 juillet 1821), mais la plus grande partie du territoire reste aux mains des loyalistes. Pour en finir, il fallut faire appel à l’aide de Bolívar et de Sucre qui venaient de prendre Quito. L’entrevue de Guayaquil (22 juillet 1822) entre San Martín et Bolívar entraîne l’effacement politique du premier: ses projets de constituer au cœur de l’Amérique du Sud un système monarchique se heurtaient au républicanisme libéral de Bolívar. C’est ce dernier qui mènera à son terme l’émancipation du Pérou, qui exigea encore deux années de campagnes difficiles couronnées par la victoire de Bolívar à Junin (6 août 1824) et celle, décisive, de Sucre à Ayacucho (9 déc. 1824). Le Pérou était indépendant, mais il n’est pas inexact de dire que la liberté lui avait été imposée, de l’extérieur, par des armées étrangères.

Peu auparavant, le Mexique avait lui aussi obtenu son indépendance dans des conditions paradoxales. Les créoles attachés au maintien de l’ordre social traditionnel avaient pratiquement écrasé le mouvement révolutionnaire. La tentative du libéral espagnol Mina de rallumer l’insurrection se solda en 1817 par un nouvel échec; seuls quelques guérilleros échappèrent encore à la répression. Mais la révolution libérale espagnole de 1820 modifiait du tout au tout le climat politique: elle redonna de l’espoir aux partisans des réformes libérales et consterna les conservateurs. Ceux-ci ne purent empêcher la proclamation de la constitution de Cadix, mais se décidèrent, pour sauvegarder leurs privilèges, à rompre avec une Espagne devenue libérale et réformiste. Ils s’assurèrent l’appui d’Iturbide, officier créole qui s’était révélé l’adversaire le plus acharné des insurgentes . Iturbide réussit à rallier à ses projets une partie de l’armée, les hauts dignitaires de l’Église et les principaux notables conservateurs, et n’hésita pas à conclure un accord avec Guerrero, le dernier chef révolutionnaire; le 14 février 1821, il proclamait à Iguala, avec l’indépendance du Mexique, un programme dont les principaux articles obtenaient provisoirement l’accord de la majorité de la nation: unité religieuse, respect des immunités juridiques du clergé et de l’armée, reconnaissance de la citoyenneté et de l’égalité des droits à tous les habitants du pays. Par les traités de Córdoba, le 24 août 1821, le vice-roi O’Donoju, envoyé par les libéraux espagnols, reconnaissait l’indépendance du Mexique. Iturbide profita de son prestige pour se faire proclamer empereur du Mexique en mai 1822, mais dut céder la place à la république dès l’année suivante.

La révolution libérale de 1820 avait ainsi compromis les dernières chances de l’Espagne de reconquérir ses domaines américains. Ferdinand VII, restauré par la campagne des «Cent mille fils de Saint Louis», ne devait pas être plus heureux. La menace d’une intervention collective de l’Europe absolutiste (congrès de Vérone, sept.-déc. 1822) fut écartée par l’opposition de la Grande-Bretagne, dont la flotte de guerre dominait l’Atlantique. La déclaration de Monroe (2 déc. 1823) n’était qu’une affirmation de principe: les États-Unis n’avaient pas encore les moyens d’en imposer le respect. Mais ils réussirent à empêcher le Mexique et la Colombie d’attaquer Cuba, refuge des loyalistes. L’Espagne conservait donc ses possessions des Antilles: les États-Unis devaient recueillir en 1898 l’héritage ainsi préservé.

Le refus obstiné de Ferdinand VII d’accepter le fait accompli, et aussi la solidarité des monarchies légitimes empêchèrent la France de reconnaître les nouveaux États jusqu’en 1830: du moins y avait-elle nommé des envoyés officieux, chargés d’organiser les échanges commerciaux. La papauté elle-même se heurta à de nombreuses difficultés pour nouer avec les gouvernements d’Amérique des relations diplomatiques officielles et négocier le statut du clergé. Il fallut la mort de Ferdinand VII pour que l’Espagne reconnaisse enfin, en 1833, l’indépendance de ses anciennes colonies.

Bilan de l’indépendance

En 1825, l’Amérique espagnole est enfin libre: mais à quel prix! Ces quinze années de guerre se soldent par un immense désastre économique. Les allées et venues des armées, les pillages des irréguliers ont ravagé les campagnes. Les mines sont à l’abandon, leurs galeries noyées: les compagnies britanniques se ruineront plus d’une fois à les remettre en exploitation. Les grandes villes minières, Potosí, Guanajuato, dépeuplées, ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes. À la faveur de la guerre ont prospéré vagabondage et banditisme, tandis que se dégradait le fragile réseau des voies de communication. La disparition de la bureaucratie coloniale a mis pour longtemps le désordre dans le système administratif et financier. Alors que la fiscalité royale tirait chaque année d’Amérique des millions de piastres au profit de l’État espagnol, les nouvelles républiques naissent sous le signe de la détresse financière: elles ne pourront éviter de contracter à l’étranger, à Londres surtout, des emprunts extrêmement onéreux. À la dominaton d’une métropole affaiblie succède l’hégémonie souvent plus brutale des puissances commerciales et industrielles.

Les conséquences de l’Indépendance ne sont pas moins lourdes dans le domaine social et politique. À la protection, limitée mais réelle, que les lois des Indes dispensaient aux Indiens, le triomphe des créoles substitue une égalité juridique toute théorique qui, en fait, laisse le champ libre à l’écrasement des faibles. L’instauration d’une législation de type libéral aboutit à renforcer le latifundisme créole au détriment de la propriété communale indigène. Les guerres civiles de l’indépendance ont laissé le dangereux héritage du militarisme et du caudillisme: il va peser pendant plus d’un siècle sur la vie politique intérieure des nations hispano-américaines et donner un caractère de violence anarchique aux querelles sur les privilèges de l’Église catholique et aux controverses entre centralistes et fédéralistes.

Enfin, l’Amérique hispanique a sacrifié à son émancipation l’unité politique relative que lui conférait, malgré une géographie contraignante, une commune allégeance à la couronne d’Espagne. Quand disparaît le ciment de l’autorité coloniale, le fragile édifice se défait. Le congrès de Panamá (1826) consacre l’échec du rêve unitaire de Bolívar. Aucun État national n’a pu maintenir à son profit le cadre trop vaste des anciennes vice-royautés: à peu près partout, les frontières du XIXe siècle finissent par coïncider approximativement avec les limites administratives des audiences coloniales. Non sans crises ni conflits parfois violents: l’Amérique centrale se sépare du Mexique, en 1823 avant de se fractionner bientôt en cinq petits États. La Grande-Colombie bolivarienne éclate en trois nations: Venezuela, Colombie, Équateur. L’Uruguay doit sa naissance à un vieux conflit de frontière entre Argentine et Brésil qui se disputent la Banda Oriental . La Bolivie se détache du Pérou. La «balkanisation» de l’Amérique latine ne peut qu’accentuer sa faiblesse devant l’hégémonie économique de la Grande-Bretagne, et aussi face aux ambitions territoriales des États-Unis, qui annexent, en 1836 et 1848, la moitié septentrionale du territoire du Mexique.

L’Indépendance a donc été payée, pour l’immédiat, d’une aggravation de l’injustice sociale à l’intérieur et d’un renforcement des rapports de dépendance économique à l’extérieur. Il est bien vrai qu’elle s’est accomplie dans la violence et les malentendus, et d’abord au bénéfice d’une oligarchie minoritaire. Mais si elle n’a pas été une révolution, c’est sans doute que les conditions historiques concrètes ne le permettaient pas. Elle n’en reste pas moins la première étape, décevante mais inévitable, dans la création progressive d’une conscience nationale qui, dans tous les pays hispano-américains, ira s’affirmant au cours du XIXe siècle et, de la minorité blanche créole, s’étendra à la majorité de la population. Sans doute l’intégration authentique des groupes humains, que la conquête et la colonisation avaient condamnés à vivre ensemble, est-elle encore loin d’être réalisée. Les forces de rénovation que le XXe siècle voit naître et s’affirmer dans une Amérique latine en pleine mutation s’efforceront de la mettre en œuvre.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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